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04.05.2016 - Territoire

Marseille, Porte de l’Orient … des télécoms ?

Une chance pour Marseille ? Celle de devenir une « ville-monde » dans les télécoms. La mise en service de deux nouveaux câbles d’interconnexion, ayant pour point de chute Marseille, poussera-t-il les opérateurs télécoms et les géants du cloud à y poser leurs serveurs. Complexe.

« L’Afrique est son faubourg, l'Inde sa banlieue, l'Amérique, sa voisine ». Près de 200 ans après avoir été « labellisée » Porte de l’Orient, la capitale phocéenne retrouve son statut de passerelle vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie, mais cette fois d’un trafic d’une toute autre nature, celui des téraoctets qui transitent à vitesse filante dans les fibres optiques à quelque mille lieues sous les mers, sans lesquelles il ne serait pas possible de briser l’ultra moderne solitude de deux milliards d’individus.

C’est à peu près le nombre d’internautes que Marseille permettra d’arroser en vidéos, emails, photos, et autres contenus numériques. C’est en effet par les mers que s’écoulent déjà plus de 99 % du trafic Internet grâce à 263 câbles actuellement en service (cf. Encadré)

Cette année, l’ex-Capitale européenne de la Culture deviendra la plaque tournante de la bande passante pour Internet grâce à la mise en service de deux nouveaux câbles de fibre optique sous-marins ayant pour point de chute Marseille et capables à eux deux de « pousser de la donnée » à 78 Bits/seconde.

C’est fait pour l’un depuis le 20 avril, le susnommé « AAE-1 », un tuyau long de 25 000 km financé par le consortium international emmené par OmanTel (filiale de l'opérateur du Sultanat d'Oman) qui relie désormais une vingtaine de pays entre Marseille, Singapour et Hong-Kong.

C’est attendu pour l’autre en novembre prochain, le plébiscité SEA-ME-WE5 (South East Asia-Middle East-Western Europe-5), long de 20 000 km et propriété d’un groupement d’opérateurs télécoms européens et asiatiques, dont Orange, traçant quasiment le même chemin que le précédent (épousant d’ailleurs les routes commerciales maritimes d’antan).

Qu’est-ce qui fait donc « courir » les 900 000 km de fibre optique ?

Essor de la vidéo, objets connectés, conversion des entreprises au cloud et au big data, le trafic Internet s’envole chaque année de 20 % à 25 % au niveau mondial.

« Cette nouvelle génération de câbles change complètement la donne mondiale et d’un point de vue technique et pour Marseille qui devient une ville-monde majeure dans les télécoms », s’enflamme Fabrice Coquio, le président d’Interxion France, la filiale hexagonale de l’un des trois grands opérateurs européens de datacenters de colocation avec Equinix et TelecityGroup (en cours de fusion). « Localisés au point d’atterrissage de ces câbles, les datacenters deviennent des portes d’accès télécoms permettant de desservir des régions stratégiques. D’où l’enjeu pour les villes qui les hébergent. C’est un peu l’effet TGV : la géographie d’une ville s’en trouve profondément modifiée ».  

Fabrice Coquio (photo ci-dessous) est, avec l’acquisition en 2014 du datacenter de SFR à Marseille moyennant 45 M€ d’investissement, l’homme-orchestre de la seule implantation du groupe néerlandais (41 datacenters dans 11 pays) hors des grandes capitales. Marseille est aussi le plus important site (6 200 m2) du réseau français (qui totalise un peu plus de 24 000 m2). Et l’arrivée anticipée de ces nouvelles infrastructures n’y est pas étrangère.

Marseille, le « Roissy » du trafic Internet

« C’est une rupture technologique. Elles vont renforcer la connectivité en offrant plus de capacité et un faible temps de latence (rapidité, NDLR), ce qui permet d’avoir accès plus rapidement aux marchés émergents du pourtour méditerranéen, de faire baisser le coût de fret télécoms et d’envisager bien d’autres applications. Marseille est historiquement le point de convergence de plusieurs réseaux télécoms internationaux (9 câbles optiques sous-marins, NDLR) mais de simple voie de transit du trafic internet où l’on ne s’arrête pas, elle accède au statut de ce que l’on appelle, dans notre jargon, un hub de concentration, c’est-à-dire un nœud de réseaux télécoms d’usage cloud et digital media », défend le Parisien et fabuleux ambassadeur de Marseille.

« Ce qui se passe aujourd’hui pour Marseille, Stockholm et Vienne l’ont vécu. À Stockholm, deux nouveaux câbles posés dans le golfe de Botnie ont ouvert l’accès à Saint-Pétersbourg, Moscou et Kazan. À Vienne, de nouvelles connexions permettent d’arroser Varsovie, Bratislava et Sofia. Et désormais Marseille vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie ».

Appel d’air pour attirer Amazon, Microsoft, Salesforce et ...?

Fin businessman (la composante « néerlandaise » du Français ?), Fabrice Coquio défend un autre argument « en toute modestie ». « Quand en plus, un acteur de classe mondiale comme Interxion amène des infrastructures du même niveau que l’on ce que l’on trouve dans les grandes capitales européennes, alors forcément, vous attirez tous les acteurs de la high tech et en premier lieu, les Américains ».

L’argumentaire serait complètement convaincant si Interxion citait parmi ses nouveaux clients les maîtres du monde de son marché, Amazon Web Services, Microsoft, Salesforce et autres Google et Facebook…, sans aucun doute intéressés par l'Afrique et les portes de l’Orient, où l’engouement pour les contenus numériques est spectaculaire, mais encore rebutés par l’environnement insécure qui y règne.

« En 2015, nous avons enregistré 95 % de croissance à Marseille quand le marché n’était qu’à 6 à 7 %. À 89 %, la demande était étrangère et principalement américaine », répond Fabrice Coquio qui tient à « anonymer » son portefeuille et son chiffre d’affaires France (dernier connu de 53,74 M€ en 2014, CA du groupe de 386,6 M€).

Palerme et Valence, des rivales

Pour l’heure, s’il est légitime de penser que les grands acteurs du web et acteurs du cloud pourraient épouser cette nouvelle géographie mondiale, rien ne dit si Marseille trouvera sa place au sein de la grande compétition entre hub continentaux de l’économie numérique, dominée par le « quadrilatère magique » FLAP (Francfort Londres, Amsterdam, Paris) qui concentrent 80 % des usages informatiques de l’Europe.

« Marseille est une ville-monde au sens des infrastructures télécoms et c’est vrai aussi que le trafic internet se nourrit de vitesse et de rapidité. On a donc d’un point de vue technique et géographique tout ce qu’il faut pour rivaliser mais n’est pas la seule. Il faut se méfier de Palerme et Valence qui permettent de remonter l’Europe par le réseau terrestre », modère Kévin Polizzi, président de Jaguar Network (photo), un des derniers opérateurs de datacenters indépendants en France.

Créée en 2001, la success story marseillaise (120 personnes, 35 M€), qui s’est épanouie au gré des croissances à deux chiffres chaque année, maintes fois saluée pour sa rentabilité, a investi 12 M€ il y a quelques années dans un premier bâtiment MRS1 Tier IV (signifiant une très haute disponibilité) de 8 000 m2 et ouvrira en 2018 un second site au cœur de l’écoquartier d’Euroméditerranée le long de la façade portuaire.

Intéressant à exploiter en marketing territorial

Hébergeur informatique et opérateur de télécommunications ayant tissé en une quinzaine d’années un réseau mondial de fibres optiques autonome et interconnecté, le fleuron local du numérique ne partage pas tout à fait la même vision du marché : « Ces câbles sont des autoroutes qui n’intéressent que les poids-lourds, les opérateurs télécoms et les fournisseurs de contenus, mais ici la demande est composée de voitures particulières », s’amuse-t-il.

« Les Google, Facebook, Amazon sont intéressants à exploiter en marketing territorial pour apporter à la ville de la visibilité mais l’impact sur le business local est très faible et ne crée pas de l’emploi ». Voire, ils peuvent desservir les intérêts locaux à long terme.

« On accélère le déploiement d’acteurs étrangers, probablement au détriment de sociétés françaises qui créent de la valeur, sur le territoire français et la zone Afrique et Moyen-Orient, là où nous, Français, avons de l’influence à recréer », rappelle Kévin Polizzi, qui compte dans son portefeuille clients quelques belles références (Altran, Capgemini, Galeries Lafayette, Fnac, Dailymotion, LinkedIn, Sncf, Escota, RTM, Veolia, Dassault Systems, Zodiac etc.).

Pour le vice-président en charge de la prospective et des mutations dans le staff de l’UPE 13 (Medef local), « le problème d’un datacenter est qu’il a une empreinte carbone et une consommation du grid énergétique fortes mais une création d’emplois très faible, voire de la destruction avec l’industrialisation des mécanismes digitaux. Pour créer de la valeur, il faut structurer la filière en demandant clairement des contreparties ». 

L'entreprise des quartiers nord de Marseille est à l'aise avec cette idée : elle a doublé ses effectifs l’an dernier et accompagne 15 startups (dont 5 dans lesquelles la société est actionnaire minoritaire) au sein d’un accélérateur initié pour faire éclore des technologies innovantes connexes à son métier.

Insolente santé

Quoi qu’il en soit, le marché des datacenters se porte bien avec 156 Md$ envisagés en 2016 par Gartner. Et, toujours selon le cabinet d’étude, le volume de données disponibles sur Internet représentait 8 zettaoctets en 2015, soit l’équivalent de 250 milliards de DVD. Un volume appelé à sextupler d’ici à 2020 selon IDC.

Le nombre de ces coffres forts numériques - 3 830 recensés actuellement dans le monde dont 139 en France, quatrième pays européen - est donc appelé à augmenter.

L’intérêt des hébergeurs pour la région marseillaise n’a fait que se renforcer ces dernières années. Sur le territoire de la métropole Aix-Marseille-Provence, une petite dizaine de sites se répartissent entre Marseille, Aix-en-Provence et La Ciotat, totalisant un peu moins de 20 000 m2 de surfaces (soit environ 15 % des surfaces). Ce qui questionne la profondeur du marché local.

« Le choix du lieu d'implantation d'un datacenter ne se fait pas au hasard. Outre les critères techniques (énergie, bande passante...), de nombreux autres facteurs entrent en considération, comme la facilité à faire des affaires, le coût de l'emploi ou la fiscalité », détaille Fabrice Coquio. Pour une industrie très capitalistique comme la nôtre (il faut compter un investissement de 15 000 € pour un m2 équipé, NDLR), le plus difficile est de trouver le foncier en cœur de ville pour des bâtiments qui occupent 20 000 m2 au sol. L’énergie, qui représente 20 à 30 % du coût total annuel de l’hébergement, est une autre problématique, a fortiori sur Marseille, où les réserves en électricité sont très limitées. »

Trop de datacenters pour le marché ?

« Ce n’est pas une question de nombre mais de niveau. Le marché est très hétérogène et les acteurs, très inégaux. La capacité de Marseille est à 40 à 50 000 m2 à un horizon de 5 ou 6 ans », soutient Fabrice Coquio. La filiale française du groupe d'Amsterdam vient de signer un accord avec le Grand Port Maritime de Marseille (GPMM) pour étendre la capacité de son site sur les bassins Est du port.

« Le marché doit être capable d’absorber 25 000 m2, estime pour sa part Kévin Polizzi. Quoi qu’il en soit, nous sommes pour l’instant dans une économie en mutation ». Mais pour l’entrepreneur, qui a créé sa société avec son frère à la sortie des bancs de l’école, vendre du m2 a ses limites, aussi compétitive soit la tarification. Il gage davantage sur le développement des services associés.

Si l’hébergement « sec » représente toujours une part conséquente de leur chiffre d’affaires, certains opérateurs ont en effet entamé leur mutation comme ASP Serveur, hébergeur historique avalé en 2014 par le franco-belge coté en bourse Econocom (2,1 Md€ de CA), dans l’infogérance et le cloud, ou Jaguar Network dans la valorisation des données, carburant de la nouvelle donne concurrentielle.

Et l’empreinte énergétique dans tout cela ?

Parmi les autres défis qui attendent le secteur (même si les acteurs locaux revendiquent être green IT) : l’empreinte énergétique. En octobre dernier, le tribunal administratif de Montreuil a annulé l'arrêté préfectoral qui autorisait l'exploitation du datacenter d'Interxion de La Courneuve, à la suite de la plainte d'un collectif de riverains quant au bruit généré par les centrales de refroidissement des serveurs.

« Nous avons un bâtiment des plus performants d’Europe du Sud à cet égard, s’étrangle Kévin Polizzi. Consommer moins, c’est payer moins cher sa facture EDF et donc être plus compétitif pour offrir à nos clients un niveau de service élevé au meilleur prix. Il n’y a que l’ingénierie et l’innovation qui puissent permettre cela ». Le pragmatisme de l’entrepreneur français ...


Adeline Descamps
©photos : ©interxion; ©jaguarnetwork; ©DR

La fibre optique, souveraine...

A l’heure où le transport de données connaît une croissance exponentielle, les câbles sous-marins en fibre optique permettent d’augmenter la capacité, de réduire le temps de latence tout en diminuant les coûts.

Depuis 2013, la pose de nouveaux câbles s’est accélérée. En 2016 et 2017, au moins 35 nouveaux réseaux sous-marins en fibre optique devraient être mis en chantier, dont certains feront la moitié du tour de la Terre. Le projet le plus innovant est sans doute Arctic Fibre, qui reliera Londres à Tokyo en passant sous l’Océan Arctique, chantier inédit rendu possible par le réchauffement climatique.

Pour les géants de la high-tech, grands utilisateurs de bande passante, l’installation de leurs propres câbles est même devenue une priorité, s’affranchissant ainsi des opérateurs télécoms, souvent propriétaires.

Le câble Faster, long de plus de 10 000 km reliant la côte Ouest des États-Unis au Japon et à Taïwan, a été financé par Google et des opérateurs télécoms asiatiques à hauteur de 300 M$. Microsoft a investi dans Hibernia Express et AEConnect, deux réseaux reliant l’Irlande à l’Amérique du Nord, mis en service en 2015. Le géant du cloud de Redmond participe en outre au déploiement du New Cross Pacific Cable Network qui reliera les États-Unis à la Chine à la Corée du Sud. Facebook participe au financement de l’Asia Pacific Gateway, reliant la Malaisie, la Corée du Sud, le Japon, Singapour et la Chine.

Parallèlement, les géants du web investissent les datacenters. Suède, Norvège, Finlande, Islande deviennent des destinations de choix en Europe, pour leur fiscalité … « friendly » ou leurs sources d'énergies renouvelables à faible coût. Ainsi, Google et Microsoft ont choisi la Finlande, Amazon, l’Allemagne, Apple, le Danemark et l’Irlande, Salesforce.com, après le Royaume-Uni, devrait ouvrir en France à l’été 2016 et en Allemagne.

Il faut dire que les « amis » d’Outre-Altantique sont, d'un point de vue réglementaire, un peu contraint par l’Europe, qui n’entend plus transiger sur la localisation des données et les domiciliations.


 

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