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01.03.2016 - Territoire

Comment Aix-Marseille Provence compte s’arrimer au monde

La métropole à peine libérée de ses « ombres juridiques », les acteurs économiques, culturels, académiques, scientifiques se mettent en action, du moins en réflexions, pour construire leur « métropole ». Acte I : l’accrochage de Aix-Marseille-Provence à l’international.

Exit le passé de port colonial. Feu des migrations et des échanges commerciaux comme seuls vecteurs d'internationalisation. Les codes ont changé, l’échelle de Aix-Marseille-Provence, aussi. La Métropole, libérée de ses « ombres juridiques », est « désormais en capacité d’avancer sur la construction de son projet métropolitain ». Bref, le timing est parfait. C’est en somme ce que signifiait Vincent Fouchier, directeur du projet métropolitain, en ouverture du débat le 24 février au Palais de la Bourse à Marseille, sur le thème « Réussir l’internationalisation de la Métropole ».

Ces échanges, qui ont initié une série de trois rendez-vous (les deux autres étaient sur le numérique et l’économie portuaire), viennent en support à la fois à l’exposition qui se tenait dans le hall de la CCIMP jusqu’au 1er mars, et aux 3 des 7 documents d’interpellation stratégique* produits à ce jour par la mission métropolitaine pour nourrir la réflexion sur les grands enjeux (principalement économiques) qui attendent la nouvelle institution dans un contexte très concurrentiel entre grandes métropoles européennes. Étant entendu que Aix-Marseille Provence entend concourir dans la catégorie des « hubs » qui font rêver les « talents » internationaux (comprendre : les profils à forte valeur ajoutée et haut contenu technologique) mais où il y a du monde (Singapour, Londres, Munich, Zurich, San Francisco, Vancouver, Singapour, Dubaï, Londres). Étant entendu aussi que la métropole n’apparaît pas à ce jour sur les écrans-radars desdes tours de contrôle les plus en vue.  


La révolution culturelle dans l’approche de l’internationalisation

Que retenir de ce document (très) dense de 80 pages, auxquels ont contribué une soixantaine d’acteurs économiques, académiques, institutionnels et culturels ? Que saisir des échanges en trois tables rondes qui visaient à les mettre en discussion en présence d’une assemblée fournie ?

En interrogeant des liens jusqu’à présent inexplorés, comme la cartographie des capitales avec lesquelles sont connectées les entreprises internationalisées du territoire (Qui contrôle qui ? cf. encadré), et en analysant les nombreux liens que les acteurs académiques, scientifiques et culturels entretiennent avec l’étranger, ils ouvrent des voies nouvelles pour arrimer Aix-Marseille au monde.

Nouvelle géographie internationale

Enfin, l’ouverture internationale n’est plus considérée sous le seul prisme portuaire (l’origine et la destination de la marchandise comme preuve de l’internationalisation), ni des seules rives de la Méditerranée.

Enfin, elle prend en compte de nouveaux vecteurs d’internationalisation comme les grands projets structurants (avec l’innovation en support), le tourisme et la culture (avec la dynamique des grands événements et l’exploitation de la notoriété internationale des festivals locaux), la puissance du numérique (à la fois outil pour répondre aux déficits structurels du territoire et comme filière « d’excellence »), les partenariats scientifiques et technologiques (exploités à des fins de diplomatie économique).


Clefs de l’internationalisation ?

« Les destinations, qui font rêver aujourd’hui les ingénieurs et les entrepreneurs, sont celles qui leur garantissent les recettes maximales pour réussir : proximité des chercheurs, des étudiants, des entrepreneurs et des entreprises innovantes. Les projets structurants apportent une reconnaissance internationale. La présence de talents est un facteur de crédibilité des métropoles », avance Pierre Distinguin, directeur stratégie de Provence Promotion.

Or, les « talents » aiment les spots qui offrent des services, des transports efficaces, des offres de logements de qualité, et autres « saveurs » leur garantissant un « rebond économique » (y compris en cas d’échec), d’autant qu’ils déracinent conjoints et enfants, rétorquent les chefs d'entreprise.

« L’attractivité des activités scientifiques sont des enjeux de long terme qui demandent un travail partenarial », souligne Hervé Brailly, président du directoire d’Innate Pharma, une des stars boursières des biotechs, rompue aux accords internationaux de co-développement avec des big pharmas (Astra Zeneca et Bristol-Myers-Squibb). « Le territoire souffre d’un problème de lisibilité alors même qu’on y fait beaucoup de sciences. On doit pouvoir offrir des packages avec des conditions d’accueil fiscales, administratives et financières, attractives », poursuit le co-fondateur de la locomotive du projet Immunopole, une chaîne de valeur autour de l’innovation en immunothérapie.

« Cela veut dire des écoles pour les enfants, des emplois pour le conjoint, des lieux de vie adaptés. On ne peut pas porter une politique internationale ambitieuse sans une offre scolaire internationale de la maternelle au lycée », insiste Jean Marc Ferrier, directeur général de Graftys, société aixoise se distinguant dans le domaine de l’ingénierie tissulaire osseuse. « Plus on va favoriser la croissance organique de l’industrie sur le territoire plus on aura de facilités à attirer ».

« Nous sommes en contact avec des sociétés internationales avec lesquelles on a des projets en commun, qui se disent prêtes à faire de Marseille leur tête de pont en France. Cette offre globale de services est primordiale », abonde Jean-Frédéric Saunière, directeur des partenariats et de la valorisation à l'Institut Paoli Calmettes, Centre de lutte contre le cancer (250 chercheurs), particulièrement innovant dans le diagnostic moléculaire.


Circuits de décision courts

« Les entreprises ont besoin d’un système organisé et de circuits de décision courts. Les grands projets sont un capital mais il faut faire en sorte qu’ils réussissent très vite en dégageant des capacités de financement nécessaires, ajoute Bruno Giorgi, directeur de cabinet de la CCI Marseille Provence. Quand Jacques Pfister (président de la CCI Marseille Provence, NDLR) demande à Christian Saint-Etienne de plancher sur le devenir de la métropole à horizon 2030, l’économiste, auteur du concept de métropolisation de la croissance (l’économie s’enracine essentiellement dans les métropoles connectées, aux projets ambitieux et lisibles, fiscalement accueillants, NDLR), s’appuie sur deux projets structurants (Henri-Fabre et Marseille-Immunopôle) pour attester de la capacité de Aix-Marseille-Provence à figurer parmi les grandes métropoles européennes. »

« D’autant plus que la capacité de ce territoire à porter 8 grands projets est extrêmement rare. C’est un avantage compétitif indéniable », soutient Jean-Philippe Hanff, directeur général adjoint au développement économique de l’ex-Marseille Provence Métropole, transfuge du Grand Lyon où il était chargé du développement économique et international.

Accrochage par les grands événements

Au-delà de l’opportunité d’accueillir de grands événements et ils sont nombreux (Coupe du Monde de Rugby en 2007, Marseille, Capitale européenne de la Culture en 2013, Euro 2016, Capitale du sport en 2017, JO 2024), dont l’impact ne fait plus débat, l’un des enjeux identifiés par les travaux de la mission métropolitaine est d’ancrer dans la durée un événementiel pour en faire un marqueur (à l’image de la fête des Lumières de Lyon ?). Une réflexion suscitée par la notoriété internationale des festivals d’Arts Lyriques d’Aix-en-Provence ou de Piano de la Roque d’Anthéron, qui « illustrent la pertinence d’une politique d’événementiels couplés culture/économie dans une stratégie d’attractivité », indique le document.

Pourquoi 18 % de la clientèle du festival d’Art lyrique d’Aix-Provence (83 000 festivaliers) est étrangère ? « Nous développons depuis quelques années les partenariats à l’étranger avec de grandes maisons de l’opéra (sur un budget de quelque 30 M€, le mécénat représente autant que la subvention de l'État, NDLR). Nous avons une personne chargée à temps plein du développement international », répond Jérôme Brunetière, secrétaire général du festival. Après des accords avec le Bahreïn et le Bolchoï de Moscou, le festival a engendré la KT Wong Foundation, qui vise à promouvoir ses productions en Chine. « Dans tous ces partenariats, c’est le territoire qui voyage ».
Jérôme Brunetière ne le mentionne pas mais la manifestation aixoise a reçu l’Opera Awards 2014 à Londres, une certification qui booste la visibilité.

Valoriser les coopérations académiques

Par essence internationalisées, en raison de leurs centaines de coopérations et de leurs étudiants étrangers (25 % à Centrale Marseille par exemple), les écoles et les universités sont insuffisamment exploitées, entend-on, alors que leurs élèves sont de futurs ambassadeurs. À condition d’avoir une expérience positive de la région !
Sylvie Daviet, vice-présidente d’Aix-Marseille Université relations méditerranéen, pose ses forces : 300 accords de coopération internationale, 40 diplômes internationalisés,  un projet de campus AMU en Chine, des accords avec l’université du Wisconsin, l'ouverture d’un bureau d’AMU à Bruxelles, l'implication dans un réseau méditerranéen de 63 universités issues de 15 pays. La 133e université dans le classement de Shanghai mise sur la mise en ligne de ses cours par l’intermédiaire de MOOCs pour apporter sa pierre à l’édification d'une métropole mondialisée.


Passage à l’acte

En attendant que la Provence puisse faire de l’ombre aux lieux branchés de l’épanouissement entrepreneurial, grâce à « sa marque territoriale reconnue de tous, sa diversité industrielle exceptionnelle, sa dynamique entrepreneuriale florissante, son infrastructure de recherche publique solide », s’emporte Pierre Distinguin, il y a encore des « miles » à parcourir.

Si la métropole n’est toujours pas purgée de la bile entretenue par ses opposants, ses fervents promoteurs, toutes « disciplines confondues » se disent « aujourd’hui en capacité de tenir un même discours sur ce territoire ». Reste à concrétiser par un passage à l’acte...II ?

A.D

©Camille Moirenc

* À télécharger sur http://www.mouvement-metropole.fr

 

Les 11 commandements de la 6e interpellation stratégique

 

- Les villes internationalisées se challengent sur la performance économique, la qualité du processus d’innovation, la richesse culturelle, la disponibilité et le niveau de compétences du capital humain.
- Le repérage des talents internationaux est un enjeu pour les territoires qui misent sur l’attractivité.
- Les projets structurants offrent à l’écosystème étranger un environnement rassurant : avec ses 8 projets, Aix-Marseille Provence est une exception numérique.  
- Une politique internationale suppose une offre globale de services (éducation, habitat, transport, emploi du conjoint, conditions fiscales)
- L’ouverture de nouvelles lignes aériennes vers les États-Unis, le Moyen Orient, l’Asie, est incontournable pour structurer le rôle de hub international de l’aéroport.
- L’amélioration des connexions entre les portes d’entrées internationales de la métropole (aéroport, port, gares TGV) et l’ensemble des pôles urbains et d’activités est capitale.
- « L’alignement stratégique des nombreux acteurs » opérant à l’international est primordial. Solution évoquée : le Comité des projets métropolitains, fédérant la Métropole, l’État et les acteurs privés, pour déterminer les priorités d’intervention.
- La question récurrente d’une ou de marques territoriale(s) ne pourra être traitée qu’une fois une identité partagée.
- Aix-Marseille-Provence pourrait faire bénéficier à la France de sa position géostratégique exceptionnelle en Méditerranée pour opérer un rôle d’intermédiation. Ce qui aurait pour autre vertu de permettre à la France de contenir l’influence prise par la Chine sur ce continent.  
- L’organisation des grands événements culturels est un moyen de se distinguer en dehors des frontières mais plus encore, la création d’un événementiel récurrent serait un marqueur du territoire plus durable
- Les partenariats académiques et scientifiques sont des outils de diplomatie économique

 

 

Aix-Marseille-Provence n'est pas un lieu d’installation privilégié par les filiales des groupes internationaux

Qui contrôle qui ? Où sont les sièges et où sont les établissements ? Dans quelles filières les relations internationales sont-elles les plus intenses ? Dans quelle géographie internationale se déploient les relations des entreprises d’Aix-Marseille-Provence ? ...La mission interministérielle pour le projet métropolitain a confié cette analyse à Céline Rozenblat (université de Lausanne), qui s’est basée sur les 3 000 premières entreprises internationalisées selon leur chiffre d’affaires, soit 800 000 filiales reliées par 1,2 million de liens de filiation (NB : données 2012). Il est considéré que la somme des liens de pouvoir (depuis les sièges des villes vers des filiales) et des liens de filiation (filiales des villes détenues par des sièges) est un indicateur du rayonnement.

Aix-Marseille-Provence se situe à la 80e place mondiale en termes de liens générés par les entreprises multinationales présentes sur son territoire (3 266), loin derrière Milan (7e) ou Barcelone (35e). Elle peut se comparer à des villes portuaires non capitales comme San Diego ou Vancouver. En France, elle se place à la 4e place, derrière Paris (2e rang mondial), Lille (45e) et Lyon (59e), et avant Toulouse (104e), Grenoble (129e), Strasbourg (138e) ou Bordeaux (143e).

Des paradoxes : l’analyse atteste du « déséquilibre entre rayonnement et attractivité puisque 530 liens internationaux de contrôle sont issus d’entreprises métropolitaines (326 pour Lyon et 587 pour Hambourg) alors que seulement 196 liens de subsidiarité (filiale installée sur la métropole et contrôlée directement depuis l’étranger) arrivent sur le territoire métropolitain (436 pour Lyon, 1067 pour Hambourg). »

Aussi, si Aix-Marseille-Provence est connectée à un grand nombre de métropoles étrangères (186 contre 133 pour Lyon et 148 pour Hambourg), ses liens seraient moins intenses. Cet « éparpillement du rayonnement illustre le manque de ciblage géographique et de stratégie partagée entre les acteurs », indique l’auteure.

Les premières destinations, où la métropole possède des filiales, sont Londres, New-York, Houston, Miami, Hambourg, Munich, Casablanca, Madrid et Barcelone. Ses premiers investisseurs ont les mêmes, auxquels il faut ajouter en premier lieu Rotterdam, Amsterdam, Maastricht, Bruxelles et Anvers (effet port sans doute). Il faut toutefois pondérer cette photographie car pour moitié, les filiales hors d’Europe sont détenues par CMA-CGM.

Au total, les entreprises internationalisées de l’échantillon de l’étude emploient 158 942 personnes, soit près de 24 % de l’emploi salarié total.

 

 

 

 

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