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10.07.2017 - Rencontres Business Eau

[+VIDÉO] Le grand paradoxe de la filière eau

Elle bénéficie de la présence d’un tissu de PME dense, historique et aux expertises reconnues, de l’implantation locale de la plupart des majors du secteur, de centres R&D de référence, d’institutions internationales… Et pourtant cela ne coule pas de source. Manque de visibilité.

 

Les chiffres étonnent, amorce Maurice Wolff, en marge de la première rencontre « Business Eau » organisée dernièrement au Palais de la Bouse, à laquelle ont assisté une centaine de participants, dont plus de 60 entreprises.

« 340 entreprises recensées. 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires dont 15 % réalisés à l’international. 9 300 emplois*. On peut à proprement parler d’une filière qui pèse mais qui n’a pas la visibilité qu’elle devrait avoir », plante le vice-président de la CCI Marseille Provence.

Premier objet donc de cette première édition, organisée début juillet en partenariat avec le cluster Ea Eco-entreprises et le pôle de compétitivité Eau, auxquels se sont ralliés la Métropole Aix-Marseille Provence, l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse, les pôles de compétitivité Capenergies et SCS et la fédération du BTP13 (la filière a un effet d’entraînement pour les entreprises du secteur) : se compter et donner à lire le poids de cette filière aux enjeux complexes.

Mais aussi et surtout, embraye immédiatement l'élu consulaire, mettre en relation des entreprises (qui manifestement ne se connaissent pas ou peu), interconnecter des grands comptes (principalement, régies publiques et opérateurs délégataires) en quête de sourcing avec des TPE/PME dont les solutions technologiques peinent à atteindre les premiers, faute parfois de méconnaissance des processus achats et autres systèmes de référencement. « Bref, faire en sorte que l’écosystème soit le plus optimal pour nos boutiques dans un objectif business », insiste Maurice Wolff, qui entend jouer dans ce genre de manifestation le rôle d’« assemblier ». 

La rencontre entre les uns et les autres s’est concrétisée classiquement par des RDV BtoB individualisés avec les acheteurs et prescripteurs et par les « pitches » de 12 start-up sélectionnées pour leurs innovations devant acheteurs et investisseurs (cf. Ces start-up qui marchent sur l'eau).

« Cette rencontre nous permet de réaliser que la région est en pointe dans ce secteur, ce que j’ignorais encore la veille ! témoigne Laurent Cura, dirigeant d’Electro-Moteur, qui conçoit et fabrique des équipements pour des stations de pompage. Pour notre part, il s’agissait de repérer des entreprises avec lesquelles créer de la synergie pour accélérer nos développements et j’ai trouvé ». L’entreprise familiale basée à Vitrolles, qui a vu passé trois générations, a emporté dernièrement un marché auprès de Métropole Aix-Marseille Provence pour la collecte des eaux usées notamment grâce à un de ses systèmes innovants qui permet un pilotage en ligne en temps réel.

 

En manque de visibilité

Cette géode de verre et d’acier de 13 m de diamètre et 723 facettes de verre dépoli marque depuis 2007 l’entrée de Géolide, la plus grande station d’épuration enterrée au monde. D’une capacité de 1 860 000 équivalent-habitant, elle est est le maillon final de la chaîne de collecte et de traitement des eaux usées de Marseille. Un investissement total de 162 M€. 

Le manque de visibilité est réel ou du moins unanimement reconnu, et ce, en dépit de quelques marqueurs forts sur le territoire : des ouvrages structurants (le barrage de Bimont, le barrage-réservoir du Vallon Dol, la desserte en eau du complexe de Berre-Martigues-Fos), des centres de R&D publics de référence (le CEREGE, Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l'environnement ; le CEMAGREF à Aix-en-Provence sur la prévention des risques liés à l’eau ; le Bureau de recherches géologiques et minières à Marseille), trois pôles de compétitivité, dont un à vocation mondiale (Pôle Eau, Risques et Capenergies), un cluster spécialisé (Ea éco-entreprises ) ; deux grands institutions internationales (Conseil Mondial de l’Eau, Institut Méditerranéen de l'Eau).

Il faudrait ajouter l’implantation de ce qui serait la plus grande station d’épuration enterrée au monde aux technologies revendiquées de pointe dans le traitement biologique, Géolide, exploitée par la Seramm (photo).

 

Des majors

Les grands comptes seraient en taille, plus importants ici qu’ailleurs (66 % des emplois se concentrent dans 10 % des établissements). Sur les trois majors nationales des services de l’eau, que compte cette filière particulièrement oligopolistique, deux sont en effet présents localement avec la quasi intégralité de la chaîne de valeur : le groupe des Eaux de Marseille, détenu par Veolia Eau (16 sociétés, 1 900 emplois, 330 M€ de CA) et la Société d'exploitation du réseau d'assainissement de Marseille (Seramm) du groupe Suez Environnement pour le traitement des eaux usées et la gestion des eaux pluviales (474 emplois, 70 M€ de CA en 2015). 

Parmi les autres poids-lourds du secteur, l’ex SEERC-Eaux de Provence, devenue Suez (production et distribution d’eau potable) et la Société du Canal de Provence, qui réalise, gère, exploite les infrastructures hydrauliques du Canal de Provence et assure le transfert des eaux des Alpes à la Provence (100 M€ de CA et 480 collaborateurs).

 

Un tissu dense de PME

L’étude régionale réalisée par la DIRECCTE en 2015 (État des lieux, structuration et pistes d’accompagnement et de développement des acteurs) met en effet en exergue un tissu de PME historiques, « aux expertises et savoir-faire reconnus », mais « peu visibles et insuffisamment connectées aux autres acteurs de la filière, notamment de la recherche, laquelle serait très orientée "ressources’" et peu "marché" ».

La dernière étude (2010) réalisée par la CCI Marseille Provence faisait valoir que les opportunités pour les entreprises locales liées à ces marchés se situaient davantage dans certains segments de valeur, plutôt des niches (services d’ingénierie et d’études, certains équipements), dont le marché croît de 6 % par an, et plutôt à l’international compte tenu notamment des besoins en stations de traitement des pays moins développés.

« Les TPE de ce secteur peinent à se projeter sur ces marchés internationaux et travaillent encore insuffisamment entre elles », alerte Jean-Loïc Carré, le représentant le pôle Aqua-Valley (qui résulte de la fusion entre deux clusters occitans afin d'épouser les nouveaux contours de la fusion des régions). Notre mission est bien de leur donner accès à l’innovation et d’accompagner une mise en compétences de façon à ce qu’elles puissent se positionner sur les marchés émergents. L’enjeu est là ».

 

Des technologies porteuses à court et moyen terme

Selon une analyse du Boston Consulting Group, les solutions de traitement poussé (UV/Ozone, ultra/nanofiltration), les systèmes permettant des économies d'eau et les équipements et produits chimiques adaptés aux installations décentralisées, figurent parmi les marchés porteurs à court et moyen terme.

À plus long terme, ce sont les techniques permettant le dessalement à faible coût énergétique, l'utilisation des nanotechnologies dans le traitement de l'eau, les solutions de diagnostic environnemental, la récupération de l'aluminium, du fer, de l'azote et du phosphore présents dans les eaux usées, la recharge des nappes phréatiques et la phytoremédiation… qui apparaissent comme stratégiques.

« Nos territoires ont besoin de génie écologique et le nôtre est particulièrement concernée par la problématique de l’eau. Son milieu naturel a plus que jamais besoin qu’il préserve la ressource et la régule », explique Gaëlle Berthaud, de l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse, dont les aides à cette fin peuvent monter jusqu’à 80 % du montant des dépenses. « Avoir une bonne gestion de nos rivières, de la qualité et de la quantité de l’eau, doit être un projet économique et touristique du territoire. C’est auprès des entreprises que l’on trouve les solutions pour l’économie circulaire, la réutilisation des eaux usées, le monitoring, la régulation… tout cela avec un objectif de préservation de cette ressource ». 

 

Compétence métropolitaine

 

À ceux qui pointent la difficulté d’accès aux marchés publics, Pascal Deshons, représentant Aix-Marseille Provence Métropole, se veut rassurant : « On est dans une phase transitoire. La compétence sera métropolitaine** et la centralisation des marchés sera effective au 1er janvier 2018 (ce sont les Conseils de territoire qui sont actuellement chargé de la distribution d’eau potable jusqu’aux robinets des usagers, Ndlr) ».

Le représentant métropolitain explique que ce changement de gouvernance n’est pas sans effet sur les enjeux. « Avant les maîtres d’ouvrage faisaient leurs travaux chacun dans leur coin. Nous avons désormais la possibilité d’échanger sur les pratiques. Cette unité de décision est une opportunité pour résoudre un certain nombre de problèmes, optimiser les réseaux d’assainissement et sécuriser l’accès à l’eau potable ». Et de citer le contrat d’agglomération signé avec l’Agence de l’Eau Rhône, Méditerranée et Corse et le contrat d’économie de la ressource en eau « avec des montants de travaux en jeu importants ».

Le contrat d’agglomération*** signé avec l’Agence de l’Eau Rhône, Méditerranée et Corse (du reste intégré au Contrat de Baie) a engagé 185 M€ sur 5 ans pour améliorer le fonctionnement du système d’assainissement de l’agglomération marseillaise et la qualité de ses milieux aquatiques. Il prévoit 25 opérations à réaliser d’ici à 2018, dont la réalisation de 5 bassins de rétention d’eau des eaux pluviales afin d’éviter, en cas d’orages violents, la saturation des réseaux d’assainissement, responsables des rejets en mer sans passer par les stations d’épuration.

Le débordement des eaux d’assainissement dans le milieu naturel ne serait toutefois, selon la collectivité, responsable que de 20 % des situations de fermeture des plages à Marseille, les autres types de pollution venant du large, du ruissellement des pluies locales, ou de dysfonctionnements d’installations balnéaires privées. Quoi qu’il en soit, la collectivité doit être en règle sur ce point avec les nouvelles directives Européennes dès cette année.  

 

3,4 milliards de m3 d’eau prélevés par an en PACA

En PACA, où sont prélevés 3,4 milliards de m3 d’eau par an (2,3 milliards pour l’irrigation, 740 millions pour l’eau potable, 300 millions pour l’industrie, hors énergie), 19 bassins versants et nappes souterraines seraient en déficit chronique. Le manque d’eau l’été est d’environ 24 millions de m3, soit l’équivalent de la consommation de 520 000 personnes, indique l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse. En 2016, tous les départements de PACA ont pris des arrêtés sécheresse.

Le contrat pour la protection et les économies de la ressource en eau du canal de Marseille (CONPERE) prévoit 56 M€ de travaux (dont 14 millions apportés par l’agence de l’eau) pour pallier ces problématiques et vise des économies d’eau d’environ 16 millions de m3 par an.

 

Et demain ?

Cette première rencontre aura probablement une suite mais dont la périodicité n’est pas encore fixée. « Il ne s’agit en tout cas pas un coup d’épée dans l’eau », ose filer la métaphore Philippe Zichert, membre élu à la CCI. « Cette filière fait partie des six que nous avons identifiées comme porteuses de technologies innovantes », justifie-t-il tout en annonçant qu'une délégation provençale sera conduite pour le Watec, le rendez-vous biennal de référence sur les technologies de l’eau, de l’énergie et de l’environnement, du 12 au 14 septembre prochains à Tel Aviv.

Tous convergent pour dire que face aux enjeux liés à la ressource (raréfaction et protection), à la filière elle-même, mais aussi aux défis qu’elle pose aux collectivités locales (notamment la gestion patrimoniale des réseaux d’eau et d’assainissement qui serait le talon d’Achille), l’innovation est la clef d’entrée. Personne ne niera non plus que les technologies innovantes peuvent faire la différence dans un appel d’offres public. Mais à quel prix (s'achètera-t-elle) ? 

 

Adeline Descamps

 

* Etude réalisée par la CCI MP en 2010 sur le green business

** La loi NOTRe prévoit le transfert des compétences « eau et assainissement » d’ici le 1er janvier 2020 des communes aux EPCI (établissements publics de coopération intercommunale). On compte aujourd’hui 35 160 services d’eau et d’assainissement, gérés par 24 162 collectivités. Au 1er janvier 2020, il ne devrait plus y en avoir que 1 500 à 3 500. Selon le dernier point établi par l’Observatoire des services publics d’eau et d’assainissement, 51,6 % des communes avaient transféré toutes leurs compétences eau et assainissement à un établissement public de coopération intercommunale (EPCI).

*** Le contrat prévoit notamment (certaines opérations sont déjà réalisées) la restructuration, sécurisation et réhabilitation de plusieurs postes de relevage et collecteurs, la modernisation du dispositif de pilotage du système d’assainissement (modélisations en temps réel notamment), la fermeture des boites de lavage et la mise en place de pompes à eaux grises dans les ports du territoire, la mise en place de stations d’alerte sur le littoral et les cours d’eau, de l'ingénierie pour garantir l’évolution future du système d’assainissement.

 

Retour en vidéo sur la première édition des Rencontres Business Eau

 

 

 

 

      

      L'eau précieuse, des enjeux et des données

 

 41 500 litres d'eau seraient nécessaires pour produire un kilo de viande, 500 litres d'eau pour produire une seule orange, 1 340 000 litres pour produire une tonne d'aluminium, 5 000 litres d'eau pour créer un kilogramme de riz (selon Futura Planète). Les faits sont avérés : la demande augmente mais la disponibilité baisse (16 800 m3/an/habitant en 1950, 7 300 m3/an/habitant en 2000 et 4 800 m3/an/habitant estimés en 2025).

Les raisons sont depuis longtemps inventoriées : démographie galopante (9 milliards d’habitants attendus d’ici 2050), urbanisation grandissante, pressions croissantes sur les ressources, multiplication des différentes sources (chimique, organique, physique, microbiologiques) de pollution de l'eau par l’homme (industries, agriculture et pisciculture, particuliers…).

Les conséquences sont visibles : envasement, assèchement, salinité, destruction des sols agricoles, déforestation, érosion, disparition des zones humides et de la biodiversité, réchauffement climatique et perturbations climatiques…

Les enjeux liés à la ressource « eau » sont donc connus : préservation, gestion durable (dans le sens de la limitation des usages) et patrimoniale de la ressource, accès à l’eau et à l’assainissement (1,1 milliard de personnes dans le monde seraient encore privées d’un accès convenable à l’eau potable et 2,4 milliards ne disposeraient d’aucun système d’assainissement), protection des captages en eau potable, lutte contre les pollutions diffuses de l’agriculture, anticipation de situations climatiques pouvant impacter la ressource …

En découlent ceux liés à la filière dans son ensemble : entretien des réseaux, diminution des traitements, amélioration du rendement des réseaux, de l’efficacité de l’assainissement, une offre de produits et services innovante attendue pour le recyclage des boues d’épuration, la gestion patrimoniale de l’eau, la préservation des ressources etc.

   200 millions de m3 par an distribués sur Marseille Provence

Sur le territoire Marseille Provence, plus de 200 millions de m3 par an pour une population d’un peu plus de 1 million d’habitants sont distribués. La principale ressource provient du canal de Marseille (176,3 millions m3). Grâce à cet ouvrage, 36 communes des Bouches-du-Rhône dont 17 de Marseille Provence sont alimentées en eau potable.

Sur le plan économique, le marché mondial, qui serait en croissance de 2 à 3 % pour l’Europe et Amérique du Nord, et de 10 % pour la Chine et le Moyen-Orient, est estimé à 470 Md$ et devrait atteindre les 650 Md$ en 2020 (source : Technologies clés 2015 - ministère de l’Industrie).

Selon les études, la filière eau compterait entre 112 000 et 124 000 salariés en France pour un chiffre d'affaires entre 16 et 18 Md€.


Dans les Bouches-du-Rhône, elle affiche un CA estimé à 1,5 Md€ (2010, dont 15 % à l ’export), compte près de 9 300 salariés privés et de l’ordre de 200 emplois publics.