Menu principal

18.12.2017 - I&T

Jean-Daniel Beurnier : Jean-Yves le Drian à thecamp, pas d’erreur de casting

Le chef de la diplomatie française a choisi thecamp à Aix-en-Provence, campus d’innovation et d’expérimentation sans véritable équivalent, pour présenter le 15 décembre la stratégie numérique française. Décryptage avec Jean-Daniel Beurnier, vice-président de la CCIMP et patron d'Avenir Telecom.

 

Jean-Daniel Beurnier, vice-président de la CCIMP et PDG d'Avenir Telecom

 

Le ministre des Affaires étrangères et de l'Europe Jean-Yves Le Drian a choisi thecamp à Aix-en-Provence pour présenter le 15 décembre la stratégie numérique française. Pas moins que la feuille de route de l’action internationale de l’Hexagone, le modèle numérique que la France souhaite promouvoir dans le cyberespace. Tout un symbole le choix aixois du ministre des Affaires étrangères et européennes Jean-Yves le Drian ?

Jean-Daniel Beurnier : J’y vois un double symbole pour ma part. En choisissant thecamp, il valide quelque part ce lieu comme un emblème de l’innovation et lui adresse une forme de confiance pour penser le futur de nos villes et de nos sociétés, notamment en termes de gestion de la mobilité, maîtrise intelligente des énergies … et toutes les formes de ruptures liées aux technologies émergentes. Et j’y vois en outre le choix de la métropole Aix-Marseille Provence, qui est probablement l’une des plus actives et visibles dans le domaine du numérique et de l’accompagnement des start-up, tous secteurs confondus. Car l’ADN de notre « french tech » se caractérise bel et bien par sa diversité.

 

La présentation de la stratégie numérique française par un ministre des Affaires étrangères et non directement par le secrétaire d'Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi. Est-ce un enseignement de plus ?

J-D.B. : L’échelle pour penser le cyberespace est bien l’international. L’espace numérique s’est construit sur des règles d’ouverture et de liberté d’accès, ce qui permet aujourd’hui à nos entreprises d’œuvrer sans barrières, sans douanes, sans limitations ni aucunes contraintes. Cette ouverture à ses revers et on peut l’observer aujourd’hui en termes de positions monopolistiques des grandes plates-formes numériques, de désinformation à grande échelle, d’embrigadement psychologique, d’attaques informatiques, bref, un environnement extrêmement dangereux pour l’entreprise comme pour le consommateur.

Le secteur numérique ne peut pas s'affranchir des règles du droit international. Il doit être organisé par les nations pour mieux protéger les usagers et les entreprises, préserver les principes de libre accès à tous, mais aussi quelque part, d’affirmer une pensée française stratégique sur les enjeux du numérique. Il en va aussi de notre souveraineté. Il n’y a pas eu une erreur de casting : Jean-Yves Le Drian était donc bien la bonne personne !

 

Finalement, de ce long discours de 52 minutes, il ressort une vision guerrière si ce n’est sombre de l’espace numérique, non ? Il fut question de tensions, d’inégalités, de vulnérabilités, de « formes nouvelles de conflictualité » …

J-D.B : Non pas sombre. Il rappelle - et je partage sa vision - qu’il est nécessaire, tout comme on protège la navigation commerciale des pirates, tout comme on organise le commerce dans le cadre de l’OMC, de réguler le cyberespace pour pouvoir y circuler en en toute liberté, sécurité et tranquillité, tant pour se préserver des attaques malveillantes que pour permettre aux entreprises d’y commercer dans un cadre transparent et équitable. Ce sont les conditions de la stabilité de l’espace numérique.

Je trouve pour ma part que le modèle numérique qui est prôné est plutôt positif : un accès pour tous et pluriel à Internet, des libertés exercées dans un espace sécurisé, et un environnement qui permettent aux acteurs de renforcer leurs positions commerciales et de favoriser l’émergence d’autres entreprises.

 

Pour affirmer une certaine idée du monde numérique, comme vous dites, auprès de nos partenaires internationaux, Jean-Yves Le Drian semble pendre une sorte de 3e voie, entre fermeture et laisser-faire, faite « d’équilibre entre ouverture et protection » …

J-D.B : Ce qu’il a exprimé est que cela ne peut se faire qu’à travers un espace européen. Seule l’UE peut soutenir le développement d’un marché numérique fort qui puisse imposer une vision à l’international. La France, de par son écosystème numérique, a les capacités, au sein de cet espace, de promouvoir des principes et ses intérêts.

Face au diktat des géants américains et la vision de Trump, qui dernièrement est revenu sur la neutralité du net* (fin de l’égalité de traitement entre tous les flux de données sur internet), il est plus que nécessaire d’avoir un contrepoids. Jean-Yves Le Drian a rappelé à ce propos que la France continuera à défendre la neutralité de l’Internet. Sans cette égalité de traitement, il n’y aura plus de garantie de libre accès aux offres dans la mesure où un fournisseur d’accès à Internet pourra décider ce qui est prioritaire et le faire selon des critères discriminants : celui qui paiera le plus par exemple pourra être avantagé.  

 

La stratégie, telle qu’elle a été défendue, doit conforter un écosystème favorable à l'innovation et à l'investissement. Avez-vous trouvé dans cet énoncé des propositions dans ce sens ?

J-D.B : On le sait. Ce sont essentiellement des acteurs non européens - prépondérance américaine et forte poussée asiatique - qui détiennent les positions centrales dans le monde numérique**. Tous ces acteurs ont bénéficié d’un accès ouvert aux infrastructures et aux marchés européens et je ne suis pas certain de la réciprocité ! Des règles du jeu plus équitables en matière de concurrence et de fiscalité s’imposent. Et là aussi, la régulation doit se faire à l'échelle européenne.

 

Ya-t-il des choses que vous auriez aimées entendre mais qui n’ont pas été formulées ?

J-D.B : Tout y est ou presque. Accès à tous, pluralité du Net, régulation des conflits, nécessité d’un cyberespace sécure, ouverture aux marchés dans un cadre commercial régulé, interopérabilité de l’ensemble des acteurs dans ce monde-là. Et c’est la première fois qu’un chef de la diplomatie pose un discours sur le numérique. C’était l’objet : poser un discours macro sur les choses. Peut-être l’axe était-il un peu trop général et politique et pas suffisamment orienté vers les entreprises et le bouleversement colossal des modèles économiques. Pourtant, il a choisi un lieu qui s’y prêtait. 

 

Et maintenant ?

J-D.B : Attention à ne pas tomber dans nos travers, les excès de lois. Il ne faudrait pas que la multiplicité de taxation vienne handicaper la créativité, l'innovation et les nouvelles activités qui émergent grâce à Internet.

 

--- Propos recueillis par Adeline Descamps ---

©F. de La Mure / MEAE

* La Commission fédérale des communications américaine (FCC), régulateur du secteur aux États-Unis, a décidé très récemment d’abroger le principe de la neutralité du Net édicté en 2015 par l‘administration Obama pour garantir un traitement égal des flux de données par les opérateurs.

**Le chef de la diplomatie français a été assez virulent à l’égard des « optimisations fiscales agressives » de Google ou Amazon et leur passivité dans la propagation de fausses nouvelles (fake news).

 

    

      Les 3 axes et 8 intentions de la stratégie numérique de France

 

 

La stratégie présenté » par Jean-Yves le Drian s’articule selon trois grands axes : promouvoir un monde numérique ouvert, diversifié et de confiance ; promouvoir un Internet européen fondé sur l’équilibre entre libertés publiques, croissance et sécurité dans le monde numérique ; renforcer l’influence, l’attractivité et la sécurité de la France et des acteurs français du numérique.

 

PROMOUVOIR UN MONDE NUMÉRIQUE OUVERT, DIVERSIFIÉ ET DE CONFIANCE

Pour préserver un environnement international numérique ouvert

- Promouvoir une gouvernance d’Internet démocratique, représentative et inclusive

- Pérenniser l’interopérabilité des réseaux, services et applications numériques sur Internet

 

Pour favoriser l’accès de tous à un numérique diversifié

- Promouvoir sur le plan international l’accès à un Internet abordable, ouvert et sûr

- Favoriser la diversité à l’échelle mondiale des expressions linguistiques et culturelles en ligne

- Partager nos innovations techniques
et institutionnelles avec nos partenaires

- Associer les enjeux de transition écologique et la transition numérique au plan international

- Faire progresser la conscience internationale sur le rôle des algorithmes et l’encadrement de leur utilisation

- Rester vigilant face à la désinformation et aux tentatives d’ingérence

- Responsabiliser les acteurs du numérique dans la lutte contre la désinformation

 

Pour renforcer la confiance sur Internet

- Assurer le plein respect du droit international dans l’espace numérique

- Combattre à l’échelle internationale la cybercriminalité

- Combattre à l’échelle internationale l’usage du numérique à des fins terroristes

- Promouvoir auprès des citoyens une culture du chiffrement

 

PROMOUVOIR UN INTERNET EUROPÉEN FONDÉ SUR L’ÉQUILIBRE ENTRE LIBERTÉS PUBLIQUES, CROISSANCE ET SÉCURITÉ

DANS LE MONDE NUMÉRIQUE

Pour garantir l’effectivité de la protection des droits

- Assurer à chacun la maîtrise de l’utilisation de ses données personnelles y compris au-delà des frontières

- Promouvoir notre modèle juridique en matière de maîtrise par les individus de leurs données personnelles

- Veiller à transparence et à la loyauté des plateformes numériques

- Protéger les droits de la propriété intellectuelle sur Internet

 

Pour renforcer l’écosystème numérique européen

- Promouvoir un environnement favorable à l’économie numérique européenne

- Garantir des règles du jeu équitables
en matière de concurrence et de fiscalité

- Défendre le modèle du numérique européen dans les négociations internationales

 

Pour renforcer la sécurité et l’autonomie stratégique européennes dans le monde numérique

- Maîtriser les infrastructures numériques essentielles sur le territoire européen

- Maîtriser les prochaines technologies
de rupture dans le domaine du numérique

- Encourager le déploiement des infrastructures de télécommunications en Europe

- Renforcer les capacités des Européens en matière de cybersécurité

- Renforcer l’industrie et les services européens dans le secteur de la cybersécurité

 

RENFORCER L’INFLUENCE, L’ATTRACTIVITÉ ET LA SÉCURITÉ DE LA FRANCE ET DES ACTEURS FRANÇAIS DU NUMÉRIQUE

Pour faire de la France un pôle d’excellence dans le monde numérique

- Accompagner le développement des entreprises du numérique au niveau européen

- Soutenir au plan international une approche innovante en matière d’ouverture des données publiques

- Renforcer l’attractivité et l’internationalisation des écosystèmes numériques français

 

Pour garantir la sécurité et l’autonomie stratégique de la France dans le monde numérique

- Contribuer au développement d’une pensée stratégique française sur les questions de cybersécurité

- Accroître avec nos partenaires la résilience de notre environnement numérique

- Défendre la France et ses alliés dans le cyberespace

- Développer une cybersécurité collective à l’échelle internationale

 

©F. de La Mure / MEAE

 

 

Actualité(s) liée(s)

Voir toutes les actualités