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22.03.2017 - Industrie

Itinéraire industriel d’un territoire atypique

L'hémorragie semble stoppée, le malade reste vulnérable, le diagnostic est toutefois posé, les remèdes sont encore en attente. Telle est la réalité de la France industrielle. En attendant que l’industrie du futur « fasse effet », des défis à relever. Dans cet environnement, la région a des atouts.

 

Chaque année, à l’occasion de la semaine de l'Industrie (actuellement, du 20 au 24 mars), l’évolution de la production industrielle pose débat en France. Ce secteur dont on dit qu'il un « levier incomparable de croissance » (« 80 % de l’investissement national en R&D, la moitié des gains de productivité et 75 % des exportations), une « arme antichômage » (un emploi industriel direct génèrerait 1, 5 emplois indirects, et trois emplois induits dans le reste de l’économie) et « un stabilisateur social », ont clamé haut et fort dans une récente tribune parue dans Le Monde, plusieurs dirigeants des plus grandes entreprises industrielles françaises, parmi lesquels Stéphane Richard (Orange), Pierre-André de Chalendar (Saint-Gobain), Philippe Varin (Areva). En guise d’interpellation aux candidats à la présidentielle...

 

Un contexte politique particulier

Cette année est de fait plus particulière. La 7e édition, qui propose quelque 2 400 événements sur l’ensemble du territoire dont une soixantaine en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, se déroule en effet dans un contexte politique particulier, celui des élections présidentielles avec un débat sur la politique industrielle qui se limite à une conception encore relativement généraliste : polarisé sur les coûts des entreprises via la fiscalité, la politique salariale, la décentralisation des négociations et les produits d'épargne fléchés vers les entreprises, peu sur les problématiques de R&D, de financement de l'innovation et encore moins sur l’industrie du futur, expression peu prononcée.

 

Un environnement économique incertain

En dehors du « moment », les entreprises doivent aussi composer avec un environnement économique augurant d’un certain attentisme en matière d'investissement en 2017 (Brexit, renchérissement des coûts de l'argent, élections de Trump même si la hausse du dollar par rapport à l'euro liée au changement politique aux États-Unis aura un effet favorable).

Incertain car elles sortent d'une période bénie des dieux de l'économie (faiblesse des taux d'intérêt, cours relativement bas du pétrole, dispositif de suramortissement, pacte de responsabilité, crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi …).

Si l’environnement économique fut « plus favorable pour une industrie française qui a retrouvé des forces en 2016 », selon l’expression du secrétaire d’État à l'Industrie Christophe Sirugue, il n’est pas encore de nature à sortir d’affaires le secteur, lourd en France de quelque 275 000 entreprises qui emploient 3,1 millions de salariés en équivalent temps plein (ETP) avec un chiffre d’affaires total de 1 030 milliards d’euros.

 

Defi 1 : stopper l’hémorragie

L’industrie hexagonale dévisse depuis plus d’une décennie désormais, au point de ne plus représenter que 12,5 % du produit intérieur brut (PIB) contre 16,5 % en 2000 (toujours 23 % en Allemagne en 2015) avec, dans les tranchées, quelque 605 usines à déplorer depuis 2009 recense le cabinet Trendeo et un quart des emplois perdus (820 000 emplois entre 2000 et 2015). Si le secteur privé a créé 187 200 emplois l'an dernier en France selon l’Insee, soit près du double des créations d'emplois recensées en 2015 et un plus haut depuis 2007, l'industrie continue de peser négativement sur le bilan avec une perte de 24 900 emplois sur l'année 2016, soit une chute de 0,8 % (hors intérim).

L'Hexagone a certes cessé de perdre des parts de marché mais continue d’afficher un déficit commercial de plus de 35 M€ dans la production de biens manufacturés contre 20 milliards en 2012 (quand le voisin Outre-Rhin affiche un insolent excédent de quelques centaines de milliards d'euros).

« La France a un grave problème industriel. Il ne faut pas l'oublier. Le coût salarial unitaire de la France est nettement supérieur à celui de l'Espagne alors que leurs gammes de produits sont similaires. Il faudrait baisser de 20 % le coût de production de l'industrie française pour la rendre compétitive », notait Patrick Artus, le directeur de la recherche de Natixis, dans une de ses dernières publications.

Toutefois, le solde des annonces d'ouverture et de fermeture d'usines a été nul l'an dernier en France pour la première fois depuis 2009, selon l'observatoire de l'investissement Trendeo.

Dans les Bouches-du-Rhône, entre le 1er et le 3e trimestre 2016, le nombre d’établissements est passé de 4 062 à 4 105, en revanche, dans le même temps, l’emploi a décliné de 75 110 à 74 393

 

Défi 2 : une dynamique non artificielle

L'investissement industriel a repris (+ 5 % en 2016) mais sous l’effet de la faiblesse des taux d'intérêt et du suramortissement fiscal destiné à prendre fin en avril (il restera éligible pendant deux ans, dès lors qu'un acompte équivalant à 10 % du budget aura été versé avant mi-avril.). Tout l’enjeu sera donc d’assurer sa croissance sans entretien sous respiration artificielle.

 

Défi 3 : Survivre à la menace chinoise 

La Chine a dernièrement rendu publique le plan « Made in China 2025 », feuille de route gouvernementale pour passer du « statut d'usine du monde » à celui de « grande puissance industrielle », avec la volonté de créer des champions nationaux dans dix secteurs prioritaires (technologies de l'information, robotique, aéronautique, véhicules à nouvelles énergies, production électrique, nouveaux matériaux, équipements médicaux et biotech...). La Chine veut aussi réduire la dépendance aux technologies étrangères en atteignant un contenu chinois en composants et matériaux de 70 % en 2020. Pour cela, Pékin entend créer 40 centres d'innovations industrielles d'ici à 2025.

Parmi les instruments politiques pour asseoir cette politique : subventions, incitations fiscales à des entreprises publiques, restrictions d'accès de certains marchés aux entreprises étrangères, soutien aux rachats d'entreprises technologiques européennes (par exemple, pour des nouveaux véhicules énergétiques, les constructeurs étrangers sont incités à transférer en Chine leurs technologie en échange d'un accès aux marché).

Points d’inquiétudes soulevés par la Chambre européenne de commerce à Pékin : « cette stratégie est un plan de substitution à grande échelle aux importations visant à nationaliser des industries clés, ou du moins à réduire sévèrement la position des entreprises étrangères ».

 

PACA : Une conjoncture autre

Dans cette région que l’on dit peu industrialisée (74 700 emplois salariés directs fin 2015, 10 900 établissements, 7,9 Md€ de CA contre 141 000 emplois, et 11,4 Md€ fin 2010), le chiffre d’affaires déclaré par les entreprises en 2016 a diminué de 7 % pour les industries manufacturières et l’emploi de 0,6 % selon la Banque de France.

Et d’après la Direccte, les secteurs les plus touchés par les consommations d’heures d’activité partielle (23 3000 heures consommées en 2016 contre 36 9000 en 2015) ont été l’industrie, la construction et les entreprises de moins de 20 salariés, tout particulièrement les sous-traitants et notamment de l’aéronautique).

En revanche, note l’institution, l’investissement industriel a légèrement repris (+ 0,4 % en 2016) et devrait se confirmer en 2017 (+ 0,8 % attendu). Et les crédits octroyés aux entreprises régionales ont progressé de 4,3 % par rapport à 2015.

« Concernant les marges, elles se stabilisent avec une tendance à l'amélioration grâce au CICE et au pacte de solidarité. On observe également une décélération des défaillances de 8% par rapport à 2015 », indique Bernard Benitez. Si l’export a tiré l’activité en région, notamment pour la pétrochimie et les composants électroniques, la reprise de l’économie régionale en 2017 devrait permettre un équilibre entre les marchés export et les marchés nationaux, ajoute le secrétaire général de la Banque de France.

Le territoire a certes suivi le mouvement général de désindustrialisation mais ce fut toutefois à un rythme plus faible que la tendance hexagonale. Ou du moins, une fois endurées la crise des chantiers navals et les premières restructurations dans l’armement et la chimie lourde. Depuis 20 ans, le volume d’emplois industriels a en effet diminué près de deux fois moins vite qu’en France. Ainsi, si au niveau national, entre fin 2008 et 2015, l’industrie a particulièrement été frappée par la crise et a détruit 390 000 emplois directs (hors sous-traitance dans les secteurs non industriels) soit une chute de 11,2 %, la métropole s’en est mieux tirée, avec un recul plus faible (–5,1 %) de 4 000 emplois directs.

 

Un profil personnalisé

Atypique, le territoire l’est pour plusieurs raisons. Les analystes attribuent sa situation à un positionnement sectoriel plus favorable et à sa spécialisation (le rapport entre la part du nombre d’emplois salariés d’un secteur dans l’emploi salarié industriel total du département et celle du territoire national).

Le territoire loge à la fois moins de métiers fabrication, signe d’une externalisation moindre (les deux tiers des emplois industriels sont donc périphériques à la production) et les secteurs lourdement touchés par le déclin, à l’instar des industries automobile ou textile, font figure de grands absents sur le territoire.

A contrario, d’autres secteurs sont sur représentés par rapport à la moyenne nationale : la réparation de machines et autres industries, les activités liées à l’eau et aux déchets, la fabrication de matériel de transport hors automobile (qui rassemble principalement constructions aéronautique, spatiale et navale, qui emploie 2,7 fois plus d’emplois dans ce secteur que la moyenne nationale), la chimie, la production d’électricité et de gaz et la fabrication de composants informatiques, électroniques et optiques, qui s’est imposée comme une spécialité régionale.

Cette spécialisation est analysée comme un autre facteur de résilience car parmi eux figurent des industries qui sont, ou moins soumise aux chocs conjoncturels, comme la production d’électricité et de gaz, ou parmi celles qui ont affiché une vitalité particulière (les activités liées à l’eau et aux déchets ont sur une période longue davantage recruté qu’en moyenne nationale tout comme l’industrie pharmaceutique et le secteur informatique, électronique et optique).

« Au final, 22 % des emplois salariés industriels du département sont considérés comme appartenant à des secteurs de haute technologie contre 11 % au niveau national fin 2015. Pour les métropoles on observe d’ailleurs une corrélation entre résistance industrielle et importance de ces secteurs de haute technologie.

On notera également que le département est également bien présent dans les secteurs industriels de moyenne et basse technologie tels que le raffinage, la métallurgie/sidérurgie, les industries du caoutchouc et des plastiques. Ces secteurs, qui dépendent en grande partie de marchés dits « continentaux » de proximité sont relativement épargnés par la mondialisation, mais possèdent par définition une moindre résistance aux crises locales (niveau européen) », relève le service Études et développement des entreprises de la CCI Marseille Provence.

 

Des failles et des limites

Pour autant, le territoire se distingue par un poids plus important des petits établissements et moindre des groupes, dont le centre de décision est souvent situé à l’extérieur de la région, ce qui fragilise la position régionale en matière d’ouverture des PME à l’export et d’innovation.

Ainsi, 6 emplois industriels sur 10 dépendent d’entités extérieures, reflet d’une certaine attractivité du territoire, mais en contrepartie d’une dépendance à l’égard de décisions exogènes.

Autre particularité, les établissements industriels régionaux sont particulièrement concentrés dans les zones urbaines les plus denses et les emplois encore plus que la population, ce qui n’est pas le cas au niveau national. Si l’implantation urbaine offre des avantages : la main d’œuvre est relativement proche et nombreuse, les transports et l’accès aux services aux entreprises peuvent être facilités, elle accentue la pression foncière. Rareté et prix des terrains ne riment pas bien avec installation/extension de nouvelles entreprises sans parler des surcoûts générés pour satisfaire les normes.

               

Le pari : l’industrie du futur ?

Étrangement, il en est peu question dans les débats de campagne et pourtant le salut industriel repose bien sur les ETI et les PME dont l’avenir dépend de leur capacité à moderniser leur outil industriel et à se transformer par le numérique.

Le message semblerait bien passer car plus de 2 000 PME et ETI françaises aurait fait diagnostiqué leur outil dans le cadre du programme Industrie du futur. La préfecture de région n'a pas été en mesure de délivrer les données régionales.

Pari pas gagné pour autant car l’Industrie du Futur ne se résume pas à la seule révolution dans l'appareil productif. Il s’agit surtout, grâce à l’appropriation des nouvelles technologies, de repenser complètement la conception des chaînes de valeur, l’intégration des fournisseurs et des clients dans l’architecture des dispositifs de production pour s’adapter en temps quasi-réel et sur-mesure à la demande.

Une digitalisation qui reste à opérer en France si l’on en croit le World Economic Forum (Global Information Technology Report 2016) qui classe l’Hexagone en 24e position (sur 139) de leur classement des pays ayant réussi à tirer profit des opportunités du digital, derrière l’Estonie et la Belgique. Tandis que le cabinet Deloitte estime que seuls 11,5 % des PME ont intégrédes outils de digitalisation en interne (Étude Deloitte commandée par Facebook « Économie numérique : le digital, une opportunité pour les PME françaises).

« Tout l'enjeu de l'industrie pour demain, c'est celui de son intégration réussie aux services, pour qu'elle adosse son offre à des solutions, à des usages toujours plus complexes et performants. Si l'on ne veut pas que ce mouvement lamine l'emploi, il faut penser les écosystèmes du futur, et le positionnement les acteurs privés et publics au sein de ces nouveaux écosystèmes », relève Pierre Veltz, l'économiste spécialiste des dynamiques territoriales dans un entretien aux Échos, qui attend du politique aujourd’hui qu’il s’empare de ce que sera la mobilité, la conception de la ville, la gestion de la dépendance, de la santé ... pour donner du contenu à la politique industrielle.

 

Adeline Descamps

 

 

 

L'industrie en France

 

3,1 millions de salariés travaillant dans l’industrie (hors intérim)

274 Md€ de richesses générées en 2015

12,6 %, part de l’industrie dans le produit intérieur brut de la France en 2015

23, 5 Md€, le montant des dépenses de R&D de l’industrie en 2013, soit 77 % de la R&D privée.

70 %, c’est la part de l’industrie (énergie incluse) dans les exportations de biens et de services de la France en 2016.

 

L'industrie dans les Bouches-du-Rhône

74 700 emplois industriels salariés directs fin 2015 (hors les 4 800 intérimaires)

12,7 % de l’emploi salarié départemental (mais en deçà de la moyenne nationale : 17,3 %)

10 900 établissements, soit 6% des établissements des BDR

3,1 Md€ de masse salariale (URSSAF – 4T15-3T16)

Trois pôles principaux : Étang de Berre, Aix-en-Provence et Marseille.

1 045 créations d’établissements en 2015, soit 5 % des créations d’établissements des BDR

7,9 Md€ de valeur ajoutée (2013 – Eurostat), soit 13 %

                 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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