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24.10.2017 - Industrie / numérique

[Enquête 1/3] Mais pourquoi la révolution digitale effraie tant le secteur industriel ?

L’industrie n’a-t-elle pas toujours préempté les nouvelles technologies ? N’a-t-elle pas traversé les temps à coups d’innovations ? Le digital, nouvel étalon-maître de l’économie ? Pas certain. Hors industrie, pas de révolution numérique ? Assurément. Enquête sur le territoire..

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Celles qui n’engageront pas la « transition numérique » se heurteront rapidement au risque de marginalisation. Cela sonne comme une menace, s’apparente à un gimmick, et s’intègre comme un mantra. La prophétie appartient pourtant à ceux qui veulent du bien à l’entreprise. Gestion et stockage des données, technologies sans contact, fabrication additive, internet des objets... Le digital ouvre aux entreprises des champs quasi-infinis d’exploration pour améliorer compétitivité, organisation et fonctionnement. Certes. À ceci près que le marché ne dépend pas que du dynamisme des sociétés « high tech » et de leurs solutions. Bien avant que se dessine cette "révolution numérique", l'industrie a automatisé ses procédés de production, supervisé à distance ses installations, bouleversé ses pratiques pour accroître sans cesse ses performances.

« L’industrie des semi-conducteurs est au cœur de toutes les transformations de la société que nous sommes en train de vivre. C’est elle qui propose les composants électroniques à la base de la miniaturisation, de la numérisation, de la réduction de la consommation d’énergie, de sa production décentralisée et de son stockage, des communications interpersonnelles, des révolutions des modes de transport, des façons de se soigner, de se cultiver, de se protéger..., pose Gérard Stehelin.

Fondateur de GS2X, cabinet de conseil en technologies avancées, Gérard Stehelin fut le directeur jusqu’au printemps 2016 des programmes R&D partenariaux de STMicroelectronics à Rousset. Pour lui, la digitalisation relève d’un « mouvement perpétuel » et aucun secteur n’y échappe. Mais si elle nous ouvre à de nouveaux usages, cette « transition » s’avère avant tout un moteur de mutations et de croissance pour l’industrie. 

« Cette révolution de moins en moins silencieuse repose sur des composants imaginés et conçus par des chercheurs et des ingénieurs, fabriqués dans des usines à l’aide de machines et de procédés eux-mêmes rendus possibles grâce aux étapes précédentes de la grande vague de numérisation. Dans le même temps, les modèles économiques traditionnels, les chaînes de valeur que nous croyons connaître, évoluent quand ils n’explosent pas », poursuit celui qui a présidé jusqu’en octobre 2016 l’ARCSIS, l’association des industriels et laboratoires de la microélectronique de Provence-Alpes-Côte d’Azur.

 

Fondateur de GS2X, cabinet de conseil en technologies avancées, Gérard Stehelin fut le directeur jusqu’au printemps 2016 des programmes R&D partenariaux de STMicroelectronics à Rousset ©JCBarla

 

Révolution à mûrir 

 

« Les technologies numériques sont un accélérateur phénoménal dans tous les domaines, que ce soit pour améliorer la performance de l’outil de production, programmer et préparer des interventions sur les installations, visualiser leur déroulement, les accomplir de manière sûre et saine ou encore suivre à distance les consom- mations d’un particulier ou d’une ville dans un souci d’efficacité énergétique » assurait Philippe Torrion, directeur exécutif d’EDF, en charge de l’Innovation, de la Stratégie et de la Programmation, lors du 1er Forum de l’Industrie, organisé à Marseille il y a un an.

« Nous vivons une double révolution, numérique et énergétique. Les capteurs arrivent à maturité, les capacités de traitement de données s’accroissent... Le numérique permet d’aller toujours plus loin dans la maîtrise des procédés. Il ne doit pas rester l’apanage des seules grandes entreprises » exhortait en écho Philippe Darmayan, président de l’Alliance pour l’Industrie du Futur.

Si, à l’inverse d’autres territoires, Provence-Alpes-Côte d’Azur a tardé à se positionner dans la dynamique « Industrie du futur » impulsée par l’État, nombre d’entreprises ne s’en sont pas moins appropriées les enjeux au point que la numérisation de leurs activités est déjà, parfois depuis longtemps, un processus en marche. 

 

Accélération de l’histoire 

Ces dernières décennies, l’industrie a été le vecteur de l’informatisation de la société. En 1968, un ouvrage signé Pierre Lhermitte, Le Pari informatique (Éditions France-Empire) traçait les lignes d’un avenir de science-fiction pour l’époque : « L’informatique constituera la nouvelle frontière des économies développées dans les années à venir. La refuser, c’est accepter une décadence rapide », écrivait celui qui deviendra le premier président du Club informatique des grandes entreprises françaises (Cigref). Il y esquissait les règles de «l’équilibre nouveau de la société de demain dans laquelle l’informatique sera partie intégrante, indissociable de la vie de tous les jours ». 

Il aura fallu près d’un quart de siècle pour que cette vision prenne forme. Avec l’essor de l’ordinateur, des logiciels, puis des progiciels insérés dans des architectures de plus en plus complexes, les entreprises ont optimisé leurs fonctions support, leurs chaînes de production, leur logistique... Il faudra encore l’étape « Minitel » en France pour offrir le lit à l’avènement Internet, laquelle a permis l’explosion des « échanges de données informatisées » jusqu’au suivi à distance des « salariés nomades », précurseur des actuelles solutions de « mobilité »... 

 

En des « temps anciens » 

Dans les années 90, on parlait encore de NTIC pour« Nouvelles technologies de l’information et de la communication ». Au tournant de l’an 2000, on s’inquiétait toujours dans les plus hautes sphères de l’État de la capacité des systèmes d’information à supporter l’éventualité d’un « bug » planétaire. En vain. Les start-up se sont mises alors à lever des millions d’euros, même sur des projets aux « business plans » fumeux qui tablaient sur les extraordinaires potentialités à venir des réseaux de télécommunications.

En ces « temps anciens », un modem accompagnait le PC pour établir au bout de plusieurs secondes de grésillement une connexion internet. L’explosion de cette « bulle » spéculative a ramené tout le monde à la raison mais est probablement pour beaucoup dans la méfiance française qui a freiné quelques années durant les investissements publics et privés dans le domaine...

Paradoxalement, tout en enviant sans toujours le comprendre, le miracle américain de la Silicon Valley où des esprits aventureux imaginaient les services qui bouleversent depuis quelques années notre quotidien (Google, Amazon, Facebook, Twitter...). 

L’extrême hiérarchisation des organisations s’est peu à peu décomposée dans tous les métiers au profit d’approches plus collaboratives et décentralisées. La démultiplication des puissances de calcul et de stockage, la vitesse exponentielle des réseaux, la miniaturisation continue des composants et des outils... ont accéléré la mutation et engendré de nouvelles problématiques liées à la sécurité des échanges, la protection des données, l’égal accès aux réseaux, la consommation énergétique des Datacenters...

 

 

L’industrie provençale, parfois pionnière dans les mutations 

L’industrie provençale a subi cette évolution. Elle l’a accompagnée aussi, parfois en pionnière. Dès 1993, l’ancêtre d’ARCSIS, le CREMSI (Centre régional d’étude de microélectronique sur le silicium) naissait autour du pôle microélectronique de Rousset et de leaders du semi-conducteur, STMicroelectronics et Atmel, et de la carte à puce, Gemplus (Gemalto depuis 2006).

Cet écosystème a permis de faire émerger en 2005 le Centre Intégré de Microélectronique de Paca (CIM PACA) et le pôle de compétitivité Solutions Communicantes Sécurisées (SCS) que l’État a voulu « mondial ». En 2008, c’est encore lui, qui reconnaissant l’expertise des acteurs locaux (dont Inside Secure, à l’origine des puces sans contact NFC), choisit les Bouches-du-Rhône pour y positionner le Centre national de référence RFID (identification par radiofréquence), interface entre offreurs et demandeurs de solutions sans contact, qui promeut désormais, à travers « ConnectWave » à Rousset (et en 2017 à Marseille), les technologies numériques à disposition des industriels. 

 

L’innovation doit d’abord servir un besoin industriel 

 

Jean-Christophe Lecosse, directeur général du CNRFID ©JCBarla

 

Appuyé par Orange, le CNRFID participe aux réflexions sur les objets connectés dans l’Industrie du Futur. Michelin, Heineken, Onet, Renault... s’appuient sur son expertise.

« Nous ne parlons pas technologies, mais usages, appuie le directeur général, Jean-Christophe Lecosse. Comme nous ne vendons rien, notre neutralité peut contribuer à ce que des concurrents acceptent de travailler ensemble sur des thématiques qui les concernent ». Le CNRFID a ainsi coordonné le programme ITGDO (Identifica- tion, Traçabilité et Géolocalisation Digitale des Objets) dans le domaine aéronautique et spatial aux côtés d’Air France, Airbus Helicopters, Thales Alenia Space, Sagem, Turbomeca, et des PME telles que Fréquentiel, Nexess, Stid, UbiSolutions et Rhônatec.

Les cinq projets ciblés (traçabilité des conteneurs, des outillages, des moyens industriels, des matières premières et des équipements embarqués) ont abouti fin 2016 à la mise en place de trois démonstrateurs opérationnels fondés sur des technologies RFID. À terme, ils seront huit. Les solutions expérimentées, standardisées et interopérables, pourront servir à d’autres secteurs comme l’automobile. 

 

La transformation digitale, pas une finalité 

 

Avec le Technocentre Henri Fabre, Inovsys, seule plate-forme mutualisée d’innovation (PFMI) labellisée en mécanique, défend aussi l’idée que les technologies digitalisées à l’oeuvre dans la révolution qui se loge derrière le concept de l’« industrie du futur » doivent d’abord satisfaire un besoin industriel.

Dès l’installation de moyens de R&D sur le site des Arts & Métiers ParisTech d’Aix-en-Provence en 2010, l’ingénierie numérique et virtuelle se combinait avec les équipements d’usinage ultra-rapide afin de faire converger chaînes physique et numérique pour concevoir des prototypes puis des préséries industrielles au sein de projets collaboratifs.

À Marignane, plus de 6 M€ ont été dépensés en équipements de pointe pour développer des revêtements intelligents et multifonctionnels, éprouver de nouveaux procédés de fabrication (comme l’impression 3D ou fabrication additive), comprendre les phénomènes qui altèrent des matériaux ou des peintures...

« Notre rôle est d’amener l’industriel à poser sa problématique, définir avec lui s’il y a matière ou pas à projet, puis à en étudier la faisabilité technique et économique, en sollicitant, si nécessaire, des partenaires industriels et académiques », précise Vincent Lambert, président d’Inovsys.

Les donneurs d’ordres (Airbus Helicopters, EDF, CEA, DNCS, CNIM...) donnent le tempo à travers leurs grands programmes. Aux fournisseurs d’utiliser ces moyens uniques pour les suivre. « Nous voulons réussir à créer des solutions qui s’imposeront comme des références par leur caractère transversal à plusieurs filières, indique Stéphane Magana, directeur de TEAM Henri Fabre. Nous collaborons déjà avec le pôle SCS et la plate-forme Com4Innov pour appro-ondir notre approche au-delà de la mécanique, des matériaux et des procédés ». À Cadarache, haut-lieu de l’expertise du nucléaire, CEA Tech privilégie également la transversalité des collaborations qu’il noue avec des start-up et des PME, croisant ses ressources en énergie, microélectronique et logiciels. « C’est la vision "marché" du modèle économique qui nous importe », insiste Pierre Joubert, le responsable CEA Tech en Paca. 

Quand la technique fédère 

 

En cela, l’on ne serait très loin de l’appréhension allemande de « l’industrie 4.0 », pendant germanique de notre hexagonale « Industrie du futur », à en croire Patrick Logerot, directeur commercial du groupe Snef, en charge notamment de clients comme ITER, FIVES ou ArcelorMittal :

« Pour les industriels allemands, l’Industrie 4.0 doit d’abord servir l’efficacité de l’organisation de leurs activités productives. J’ai le sentiment que les Français se situent plus dans une perspective de création d’une nouvelle manière de produire afin de lutter contre la désindustrialisation. Une approche semble plus structurée, l’autre, fonctionner à l’opportunité. Mais au final, la technique les fédère ». Quoi qu’il en soit, les pratiques bouleversent les modes de fonctionnement et la vision même de l’industrie. De nouvelles formes de coopération naissent, comme le tente Airbus Helicopters, avec son « Partner Portail », plateforme d’ « open innovation » où des sociétés ont l’opportunité de défendre leur solution et prouver qu’elle peut remplacer une ancienne technologie ou apporter une nouvelle fonctionnalité ».

 

En 2015, sur 40 applications proposées, cinq ont abouti à la signature d’un contrat. Les PME provençales peinent encore à évaluer leur place dans cet environnement. Mi-novembre, des représentants d’Airbus Helicopters, Schneider Electric, Safran, CEA-List, Daher, ADF... se sont évertués, au sein même du siège de TEAM Henri Fabre, à leur en tracer les enjeux et surtout les marchés que l'Internet des objets des objets, le big data, la robotisation, pourraient leur ouvrir si elles consentaient à ...en prendre le risque.

Plus que les discours, pourtant, le territoire abrite l’exemple de l’avenir que peut espérer n’importe quel industriel prêt à s’insérer dans cette chaîne par son savoir-faire : ITER. Avec son million de composants fabriqués par des usines et des compétences disséminées dans le monde entier, une chaîne d’approvisionnement internationale d’une complexité inédite, gérée depuis la « Control Room » de Daher à Marignane, un site à Cadarache d’une ampleur inégalée jusqu’alors en Provence pour un seul projet industriel et, enfin, une ambition portée pour des décennies, le réacteur expérimental sur la fusion nucléaire préfigure et illustre aujourd’hui l’industrie du futur à l’échelle planétaire. 

 

 

--- Par Jean-Christophe Barla --- 

 

 

Cet article fait partie de l'enquête Industrie/numérique

--- Une enquête réalisée par Jean-Christophe Barla ---

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