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28.06.2018 - Hommage

Jacques R. Saadé : portrait d'un visionnaire

A l’aune de l’été et des quarante ans de CMA CGM en 2018, son capitaine Jacques Saadé s’en est allé, laissant derrière lui un véritable empire maritime, tout en prenant soin de « passer la suite » à son fils Rodolphe en 2017.

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A la barre d’une flotte, d’une armada de 500 navires desservant 420 ports dans le monde, Jacques R. Saadé a hissé la France au rang des grandes nations maritimes. Devenant le troisième armateur mondial de lignes conteneurisées avec près de 16 millions d’Evp transportés en 2016, sa réussite force le respect de Shanghai  à  New York. A Marseille, ce succès rencontre une résonance particulière. 

Après avoir grandit sur les berges de Lattaquié, il fuit Beyrouth et la guerre civile en 1978, pour s’établir sur les rives accueillantes et familières de la Cité phocéenne. Marseille sera son port d’attache. A 41 ans, il fonde la Compagnie Maritime d’Affrètement avec cinq associés, dont son beau-frère Farid Salem, fidèle lieutenant devenu directeur général délégué. La CMA affrète deux navires entre Marseille, Barcelone, Livourne, Beyrouth et Lattaquié.

 

CGM, la première d’une longue série d’acquisitions

 

L’aventure maritime nécessitant une part de risques, il flaire l’importance grandissante du conteneur dans les échanges mondiaux de marchandises. Dès 1986, il ouvre une ligne maritime régulière entre le Nord de l’Europe et l’Asie.  Dix ans plus tard, il se porte candidat au rachat de la Compagnie Générale Maritime, privatisée par l’État français. Certes son acquisition créera des remous mais qu’importe la critique, l’homme d’affaires garde le cap. Désormais à la barre de CMA CGM, il dessert les Antilles reprenant la flotte de porte-conteneurs réfrigérés polyvalents (PRCRP, « Fort Desaix », « Fort Fleur d’Épée »…).

Ce rachat sera le premier d’une très longue série d’opérations de croissance externe  conduisant Jacques Saadé à s’aventurer sur toutes les mers du monde. Il négocie avec Vincent Bolloré la reprise de  Delmas, puis reprend la compagnie nationale marocaine Comanav, le Taïwainais Cheng Lie Navigation Company, sans oublier les anglo-saxons Mac Andrews, US Line ou encore ANL en Océanie.

 

Le pari de la Chine avant la mondialisation

 

Bien avant la délocalisation des industries européennes, anticipant la mondialisation de l’économie, il parie sur la Chine en ouvrant un bureau en 1992. Dans l’Empire du Milieu, CMA CGM est surnommé « Da Fé », celui qui va de l’avant. 26 ans plus tard, la compagnie emploie plus de 2000 salariés dans 60 bureaux en Chine et toutes les trois heures, un navire CMA CGM touche un port chinois.

La compagnie surfe sur le décollage de l’économie  chinoise, se lance dans la course au gigantisme en faisant construire en Corée des navires géants de 8 000, 12 000, 15 000 Evp et investit dans les hubs desservis par les navires-mères. Sa filiale Terminal Link prend pied dans les ports pour fiabiliser ses escales. La compagnie est présente tous les fronts. Elle se diversifie avec plus ou moins de succès à terre, sur le fleuve et le rail avec Greenmodal, RSC et Railink. Elle se lance même dans les croisières de luxe avec la Compagnie du Ponant, cédée en 2012 au fond Bridgepoint.

 

Tenir bon pendant la tempête

 

L’année suivante, le groupe turc Yldirim entre au capital et la compagnie bénéficie du Fonds Stratégique d’Investissement. Toujours en quête de liquidités, CMA CGM cède 49% de ses part de Terminal Link (15 terminaux dans le monde) à China Merchants Holdings pour 400 M€.

De nombreux armateurs font naufrage au lendemain de la crise financière mondiale de 2008. CMA CGM découvre la surcapacité, les navires à l’ancre, le slow steaming et les taux de fret déprimés en sortie d’Asie. Pourtant, en 2015, en pleine tempête, Jacques Saadé avance encore ses pions. Il acquiert  le groupe Singapourien Neptune Orient Lines.

 

Jeu des alliances opérationnelles

 

Les alliances opérationnelles se nouent. En 2013, les trois premiers armements mondiaux de conteneurs décident de former P3. Cette alliance ne verra jamais le jour, MSC et Maersk ayant formé M2. Qu’à cela ne tienne, Jacques Saadé, à la barre d’un groupe familial indépendant, réagit en s’associant avec OOCL, Evergreen et Cosco. Les 350 porte-conteneurs d’Océan Alliance se déploient sur 40 services. Là encore, le groupe fait le pari de l’Asie. La croissance retrouvée, la compagnie renoue avec les bénéficies et poursuit ses investissements avec de nouveau challenges : la digitalisation de pans entiers de l’économie et le développement durable. Elle multiplie les prises de participations dans des start-up (Traxens…) et noue des partenariats stratégiques avec Infosys. Elle vient tout juste de s’associer avec Shone, entreprise californienne pour exploiter au mieux l’intelligence artificielle.

 

Précurseur des navires au GNL

 

La prise de risques étant ancrée dans l’ADN familial, Rodolphe Saadé annonçait  en avril dernier, la commande de neuf navires de 22.000 Evp à propulsion GNL, devenant ainsi le premier armateur de lignes conteneurisées à s’engager dans cette voie.

Marseille s’enorgueillit de cette success story internationale. Premier employeur privé de la ville avec 2400 salariés, le groupe a également investi ces dernières années dans la manutention avec Marseille Terminal et Eurofos-PortSynergy. La compagnie a noué de nombreux partenariats avec les universités et écoles de la région, elle a soutenu l’an dernier le pôle entrepreneurial de la Cabucelle et inaugurera en septembre 2018 un incubateur international. Imposante, élancée, la tour CMA CGM de Zaha Hadid, construite au cœur d’Euroméditerranée, traduit la réussite d’un homme qui a traversé quarante années d’épopée maritime.

 

N.B.C

Crédit photo: CMA- CGM