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03.03.2017 - Evenement : Tableau de bord métropolitain

[+Vidéo] Jean-Marc Daniel : Le modèle employeurs/employés, à bout de souffle ?

L’économiste Jean-Marc Daniel, spécialiste des politiques économiques, était l’invité ce 2 mars de la CCI Marseille Provence et de l’UPE 13 à l’occasion de la publication du baromètre métropolitain de conjoncture. Débat à guichets fermés.

 

Il faut espérer que dans la salle, il n’y ait pas eu trop de fonctionnaires, de partisans de la relance économique par la dette ou de représentants du « patronat du Rapport Gallois » (l’invité désigne par cet aimable qualificatif les patrons qui attribuent leurs entraves à la monnaie, la concurrence déloyale et les charges salariales au lieu de « prendre le risque d'innover »).

Pour le premier rendez-vous annuel du tableau de bord de la compétitivité Métropolitaine, conjoncture du territoire qui fait l’objet d’une présentation conjointe tous les trois mois par la CCI et l’UPE 13, les organisateurs ont convié ce 2 mars l’économiste Jean-Marc Daniel (tranchant et tranché dans ses convictions en faveur d’un société ultra concurrentielle) à livrer son diagnostic sur ... les politique économiques, la conjoncture, les conditions de la relance, la société de demain ... à l’occasion d’un débat qui a joué à guichets fermés.

 

Une doxa, des démons, des ennemis, des obsessions

Jean-Marc Daniel, spécialiste des politiques économiques, a partagé avec les chefs d'entreprises du territoire métropolitain un peu de son érudition.

Passer un moment en compagnie de l’un des bretteurs les plus en vue des politiques économiques, c’est parcourir en accéléré (et de façon vivante tant son sens pédagogique et son côté « flingueur » cristallisent l’attention), les allées de l’histoire des idées économiques : du premier théoricien des crises, Jean de Sismondi, à Keynes en passant par Karl Marx (évoqué ou sous-entendu entre deux propos) et celui dont il se dit le « spécialiste », l'économiste britannique David Ricardo.

Ceux qui connaissent ses chroniques sur BFM n’auront donc pas été surpris par la tonalité de ses idées et cette façon unique de conter l’histoire économique. Le professeur à l’ESCP-Europe et directeur de la revue de l’Institut de l’entreprise Sociétal ne partage ni les diagnostics ni les remèdes de ceux qui ont successivement dirigé le pays depuis au moins 40 ans. Et le pourfendeur des idées reçues a une doxa (l’échec des politiques économiques est lié au manque de leçons tirées du passé notamment), des démons (les situations de rentes, la fiscalité punitive, l’Etat qui bride le crédit et l’investissement), des ennemis (tous ceux qui redoutent la concurrence et pratiquent l’entre-soi protectionniste) et des obsessions (sanctuarisation du marché et de la concurrence).

 

 Cette dette que je ne saurais rembourser

« Depuis l’alternance de 1981, signale l’auteur du Gâchis français, chaque équipe gouvernementale arrive en annonçant la fin des sacrifices et la priorité absolue accordée à la lutte contre le chômage, avant de devoir admettre son échec, quelquefois de façon spectaculaire, comme François Mitterrand en juillet 1993 qui déclare : "Contre le chômage, on a tout essayé". En réalité, nos dirigeants n’ont presque rien essayé. Pour inverser ces tendances, ils ont essentiellement accru la demande publique sans mettre en regard les recettes équivalentes. Par conséquent, la dette publique n’a cessé de s’alourdir ».

Chute de la croissance, augmentation du chômage, accumulation de la dette publique et perte d’influence en Europe… « Nos États sont en bout de course et ne correspondent plus aux attentes de la population. Les gens ne veulent plus qu’on leur impose une façon d’être ni de consommer. Ils se réapproprient le marché. J’en veux pour preuve – anecdotique mais significative – le fait qu’ils n’hésitent plus désormais à revendre sur Internet les cadeaux qu’on leur fait à Noël… ».

Résultats : depuis 1975, plus aucun budget n’aurait été équilibré et la dette publique s’accumule pour atteindre 2 000 milliards d’euros, rappelle-t-il, obligeant chaque année le gouvernement à rembourser des intérêts à hauteur de 45 milliards. Schématiquement, le tout produirait « une excitation » et « agitation » autour de discours et de pratiques protectionnistes ».

« Il faut que le monde économique fasse de la pédagogie pour faire reculer le protectionnisme », rebondit Maurice Wolff, vice-président de la CCI Marseille Provence.

« Par ces échanges, on perçoit à quel point l’ouverture est nécessaire et comprendre les enjeux est une première victoire sur cet avenir qu’on doit inventer. Pour trouver les bonnes solutions, il est important que le monde politique soit à l’écoute des besoins des entreprises. Il ne faut pas se mentir : la fiscalité est un sujet », commente pour sa part Sébastien Didier, vice-président de l'UPE 13, qui déplore un rendez-vous manqué : « tandis que l’on sort de cinq années de taux d’intérêt très bas, l’Etat est passé à côté des conditions qui auraient permis de réformer et de revenir à l’équilibre budgétaire ».

 

Une conviction : les rentes sont mortes, vive la concurrence

« L’objectif ne doit pas être l’emploi ou la lutte contre les inégalités mais la croissance, le pouvoir d’achat, et la réduction de la pauvreté. Et le moyen de l’atteindre, c’est la concurrence ! », poursuit l’économiste, pour lequel la question à se poser n’est pas « nos emplois sont-ils menacés par la technologie ? » (question qui existait déjà selon le spécialiste, du temps de l’Empereur romain Vespasien qui, avait tout bonnement interdit au Ier siècle le progrès technique pour sauvegarder l'emploi), mais d'opérer « la transition d’un modèle d’employeurs/employés vers une société-clients ».

À partir du moment où il y a plus de concurrence, signifie-t-il, le travail change de nature, car la société de concurrence est portée par la technologie. Place ainsi à la liberté personnelle d'organisation de son temps de travail :

« Aujourd’hui, tout étudiant qui a envie d’apprendre peut accéder au champ de la connaissance via les Mooc qui mettent l’Éducation nationale en concurrence avec le MIT ou Harvard. La SNCF a longtemps cru que son concurrent était la Deutsche Bahn (entreprise ferroviaire allemande, ndlr), alors que son concurrent est le marché noir, devenu avec Blablacar (plateforme de covoiturage) un service marchand », pointe-t-il, refusant là aussi de parler de crise du travail.

 

« Les gens vont fournir un travail sous la forme d'un produit achevé dans le cadre d'une production dont ils auront décidé eux-mêmes le mode. Dans cette société, il y aura de moins en moins de salariés, mais de plus en plus d'autoentrepreneurs », prédit l'économiste.

« Préparer les étudiants non pas à créer des emplois mais à créer des produits »

Guillaume Rao, directeur de la Chaire industrielle Décathlon à Aix Marseille Université.

« Il n’y a pas de sujet pour les étudiants. Ils ont intégré qu’ils alterneront des périodes de chômage, et le fait qu’ils accumuleront une dizaine d’emplois dans leur vie. Nous, notre problématique est de former des étudiants sur des emplois que l’on ne connaît pas encore », signifie Guillaume Rao. Le directeur de la Chaire industrielle Décathlon à Aix Marseille Université, dont la raison d’être est bien de « préparer les étudiants non pas à créer des emplois mais à créer des produits ».

« L’esprit d’entreprendre n’est pas problématique sur ce territoire. Nous avons des taux de création d’entreprises supérieurs à la moyenne française*. Maintenant, il faut trouver les clés pour déverrouiller afin de les aider à grandir », crante Maurice Wolff.

« Les recrutements doivent permettre à l'entreprise de croître pour à nouveau recruter, et ce dans un cercle vertueux que l'on voudrait infini », indique pour sa part Marc Schillaci, à la tête de l’entreprise marseillaise Oxatis (qui permet à tout un chacun de créer des sites e-marchands).

Marc Schillaci, à la tête de l’entreprise marseillaise Oxatis

La société exerce sur une scène mondiale où quelques sociétés se font la course :

« Nous sommes parmi les quatre premières sociétés mais la seule en Europe. Pour autant, mon chiffre d’affaires représente la moitié du budget R&D de mon concurrent américain. Mais nous, nous avons quelque chose que les autres n'ont pas : 5 ingénieurs e-commerce avec 20 ans d’expérience chacun, soit 1 000 années hommes-expériences », pose le dirigeant qui a 60 postes à pourvoir sur 2017.

 

Il doit toutefois concéder qu’attirer des talents quand on est dans un quartier non desservi par les transports en commun et où l'ordre public n'est pas toujours assuré...

Équilibrer les finances publiques sans tarder

Pour Jean-Marc Daniel, qui ne cache pas sa préférence pour le candidat à la présidentielle Emmanuel Macron, le futur locataire de l’Elysée devra, sans tarder, équilibrer les finances publiques en inscrivant au budget rectificatif de la Loi de finances une provision de 30 Md€ d'économies sur le budget de l'État, et exploiter intelligemment l'importante épargne française, devenue un « personnage clef du système », pour la rediriger vers l'investissement et l'entreprise alors qu'aujourd'hui, elle est investie en « en financement du déficit budgétaire ».

« Ne pas céder au défaitisme », enchâsse Sébastien Didier, citant le patron de Cisco, John Chambers, lequel n’en finit plus de déclarer son amour pour la France, estimant que l’Hexagone déborderait d’entreprises innovantes, plus qu’ailleurs et que c’est là que naissent actuellement les startups qui vont « transformer profondément nos modes de vie »

 

Adeline Descamps

*  La région PACA affiche en France le deuxième taux de création d’entreprises mais un des taux les plus faibles en terme de « survie » à 3 ans (18° rang national, avec 66 %).

En vidéo : Jean-Marc Daniel : Un danger et trois mesures à prendre

 

 

2016 : Une année modeste

 

« Le président de la République ne ment pas quand il dit que cela va mieux. L'activité économique est par essence cyclique. Ainsi, depuis le début des années 60, l'économie française connaît un enchaînement de cycles conjoncturels d'une durée de 6 à 9 ans, avec un ralentissement de l'activité, voire même une récession, suivie d'une reprise jusqu'à la rechute suivante. Nous sortons de la crise mais cela ne signifie pas pour autant que cela va bien », pose l’économiste Jean-Marc Daniel.

« Il faudra peut-être s'habituer à une croissance molle. Ce début d'année 2017 devrait s'inscrire dans la lignée de 2016 : la croissance reste à l'épreuve des incertitudes et les chefs d'entreprise jouent encore la carte de la prudence », complète Sébastien Didier.

Une année modeste, c’est ainsi que les auteurs du tableau de bord métropolitain, réalisé par la CCI Marseille Provence* en partenariat avec l'UPE13, qualifie cette année qui s’est soldée par un dernier trimestre en reflet des précédents.

« Si la dynamique de l’emploi est réelle dans le privé, elle doit cependant se maintenir pour réduire le chômage. Les défaillances d’entreprises ont connu un rebond en fin d'année et les TPE restent dans une situation très délicate. L’industrie résiste malgré des inquiétudes dans l’aéronautique. Le tourisme cherche un second souffle. L’activité est enfin favorablement orientée dans la construction ».

27 % des entreprises font valoir une activité en hausse mais à la  baisse pour 30 % d’entre elles. D’autres indicateurs restent inquiétants : les marges reculent pour 19 % des entreprises (augmentent pour 10 %) et elles sont 18 % à voir fléchir leur trésorerie (en hausse pour 8 %).

Pour le 1er trimestre, selon les anticipations des entreprises, l'industrie « reste structurellement sous tension », en particulier avec le ralentissement du secteur de l’aéronautique. Dans le commerce de détail, 1/3 des entreprises indiquent une baisse de leur activité en fin d’année et des anticipations maussades pour le début 2017. Le secteur touristique ne semble guère plus optimiste.

Le tableau de bord de la compétitivité métropolitaine se distingue par ailleurs par la mesure d'un indicateur plus singulier : la perception des entreprises sur l'objet Métropole.

Quant à savoir si la nouvelle collectivité peut impacter l’image économique du territoire, 71 % des dirigeants interrogés répondent favorablement, « niveau jamais atteint depuis la création du baromètre ». Et 75 % des entreprises estiment que l’organisation en métropole est importante ou très importante pour le développement économique du territoire mais 67 % à le penser pour leur activité. 

 Au-delà, les entreprises restent circonspectes quant à leur développement futur. Seules 13 % (contre 18 % en oct. 2015) pensent que leur situation va s’améliorer ou croître dans les années à venir. Si 70 % des entrepreneurs estiment qu’il est plus difficile de monter son entreprise aujourd’hui qu’il y a 20 ans, ils sont 59 % à conseiller à un créateur de se lancer. 

A.D

*Etude réalisée par la CCIMP auprès de 542 entreprises

Pour avoir acccès au tableau bord métropolitain, cliquez ici

 

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