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15.02.2018 - Entreprise

LOUIS REINIER, UNE CONSCIENCE AIGÜE DU CAPITAL HUMAIN 

Il a hissé le groupe Onet au rang des plus grandes majors françaises de la propreté. Un petit empire de 1,7 Md€ et 64 000 personnes. Louis Reinier n'était pas du genre à vouloir accrocher la lumière. Mais il fut de la classe de ces capitaines d'industrie qui impriment la pellicule. Regards croisés.

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Il est parti sur la pointe des pieds. Sans tapage médiatique. Avec la même discrétion qu’il a hissé son groupe parmi les plus grandes majors françaises de services opérant dans des domaines aussi variés que la propreté, la sécurité, l’accueil, les ressources humaines, la logistique, l’assistance aéroportuaire ou le démantèlement nucléaire. Un petit empire de 1,7 Md€ de chiffre d’affaires, aux 64 000 salariés et 20 000 clients répartis dans 7 pays d’implantation.

Louis Reinier n’était pas du genre à faire claquer les mots. Son entreprise n'est pas du style à vouloir accrocher la lumière des projecteurs médiatiques. C’est un dirigeant de la trempe des capitaines d’industrie qui s'est éteint le 8 février dans sa 93e année (ce sont d’ailleurs en ces termes que les deux principaux représentants du monde économique, Johan Bencivenga, président de l’UPE 13 et Jean-Luc Chauvin, président de la CCI Marseille Provence, ont salué le chef d’entreprise)*.

Un dirigeant de la classe de ces patrons qui se confondent avec leur entreprise, à façon des Michelin à Clermont-Ferrand, Peugeot à Sochaux, ou Bellon, le président-fondateur de Sodexo à Marseille, dont il était proche et avec lequel il partageait « la vision patrimoniale et l’attachement au territoire », disent ceux qui ont côtoyé les deux hommes.

Chez Louis Reinier, cela s’écrit : « la première force de l’entreprise, ce sont ses hommes ».

 

L’homme est plus grande force de mutation

 « Il avait une conscience aigüe du capital humain. Il disait toujours que le premier contact du client avec son entreprise, ce sont ses employés. Il était très attentif au management intermédiaire, les agents de maîtrise, car ce sont eux qui sont en première ligne, à l’interface entre nos collaborateurs et nos clients », explique Gilles Lafon, membre du directoire depuis 2013, qui avec ses « 30 ans d'entreprise », l’a accompagné pendant une bonne quinzaine d’années.

« Il était très proche de son personnel. Un homme simple, abordable, à la porte toujours ouverte. J’ai eu la chance d’avoir un patron qui m’a laissé beaucoup de liberté », témoigne Max Massa, qui fut vice-président quand Louis Reinier était à la tête du directoire.

 

Le siège social à Marseille.

 

Une conscience vertébrée par l’héritage familial

Louis Reinier a dirigé de 1978 à 2004 l’entreprise que son grand-père Hippolyte Reinier, avait repris en 1924 sur les activités développées par la Maison Format fondée en 1860 sur une belle intuition d’entrepreneur. C’est l’époque où Marseille déploie son activité de négoce et s’ouvre à l’import-export. Les marchandises voyagent dans des sacs nécessitant de la manutention. Hippolyte Format en fera son affaire en développant la manutention portuaire avant d’oser une première diversification dans la propreté des chemins de fer pour accompagner l’arrivée du premier train dans la capitale phocéenne. C’est cette lignée qui a donné corps au groupe tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Le futur patron d’Onet rejoint l’entreprise dans les années 70, fléché d’abord vers les activités de levage que son père lui confie. Il en développera une « véritable passion pour les grues » au point de devenir un expert pointu sur le sujet que ses proches lui connaissent.

Et s’il n’était plus aux commandes depuis une bonne décennie, il était néanmoins resté très actif au sein de la holding Reinier (aujourd'hui présidée par sa fille Élisabeth Coquet-Reinier) et du conseil de surveillance (dont il était président).

 

Ecoute et audace

« Ce qu’il nous laisse ? Des valeurs d’abord, qu’il tirait de son père et qu’il a transmises à Élisabeth Coquet-Reinier (aujourd'hui à la tête du navire Onet, troisième représentante des actionnaires familiaux, et également très investie dans des engagements patronaux au sein de la CCIMP) et que je retrouve chez sa petite-fille Émilie (de Lombares, ndlr) qui est à la tête de la filiale espagnole et chez son petit-fils Quentin (Coquet-Reinier), qui développe le secteur santé en propreté (tous deux au conseil de surveillance, ndlr) », répond instinctivement Gilles Lafon.

« Il portait haut le respect du client, de l’écoute, raison pour laquelle il a toujours souhaité que l’on ait un maillage territorial, et ce n’est pas pour rien que nous sommes leader en France. Et enfin, l’audace dans la mesure où pour lui, même si nous sommes sur des métiers de services humains, l’innovation pour nos clients devait être une réflexion permanente ».

« Il a installé les fondations. Avant lui, l’entreprise était un groupe familial qui démarrait dans les métiers de la propreté. Il en a fait le leader du nettoyage en France et sous sa présidence, nous avons créé les divisions « sécurité », « travail temporaire » et « nucléaire », explique pour sa part Max Massa, qui a accompagné toutes les mutations de groupe. Celles qui souvent étonnent.

 

Onet Airport Services est présente sur la plupart des grands aéroports français où elle intervient notamment sur la gestion des bagages, le guidage des avions, le chargement et déchargement des soutes... 

 

Une diversification qui détonne

De la propreté des bâtiments à l’accueil événementiel en passant par la logistique des déchets nucléaires ou la gestion des flux de bagages dans un aéroport, la palette des métiers qu’a développés le groupe marseillais déroute souvent, compte tenu des activités apparemment disjointes.

« Le point d’entrée entre toutes est qu’elles s’exercent sur le site des clients en gérant à la fois du personnel et de la prestation, éclaire Max Massa. Nous étions entrés dans chacun de ces métiers à la demande de nos clients, qui voulaient toujours plus et toujours mieux », précise-t-il. La plupart des grands groupes de nettoyage français ont opté pour une stratégie de diversification, mais quand ses concurrents se sont positionnés sur le gardiennage, les espaces verts ou les services à la personne … le leader français a opté pour une spécialisation à haut contenu technologique (cf. plus bas).

 

Quand l’ascenseur social fonctionne

Le parcours de Max Massa au sein de l’entreprise, aujourd’hui président de la Fédération des entreprises de propreté, incarne un autre trait caractéristique de cette entreprise, où l’ascenseur social semble encore fonctionner.

Entre son embauche comme employé-comptable à l’âge de 22 ans en 1962 et sa sortie en 2014, l’autodidacte aura gravi tous les échelons - directeur régional Rhône-Alpes, directeur d'exploitation à 35 ans, directeur général à 47 ans, vice-président -, avant de « terminer » président du directoire en 2004.

« Il y a deux choses importantes chez nous, reprend Gilles Lafon : l’intégration par l’apprentissage et la valorisation des parcours professionnels. 20 à 25 % de nos chefs d’agence ou cadres de maîtrise sont issus du terrain ».

C’est à l’initiative de Louis Reinier qu’en 1973 a été créée une structure de formation interne qui assure aujourd’hui quelque 231 000 heures de formation par an auprès de 9 000 stagiaires.

« C’était l’une de ses plus grandes fiertés. Ce comité vise à repérer les talents au sein des réseaux et des agences, de leur faire suivre une filière pour les amener à des postes de responsabilité », explique celui qui est aussi très investi sur ces questions.

Directeur délégué depuis 1999 d'Axxis Ressources, la division intérim, recrutement et formation d’Onet, Gilles Lafon a été reconduit dernièrement à la tête l’organisation professionnelle Prism'emploi (Professionnels du recrutement et de l'intérim).

 

 

Premier employeur d’apprentis

« Le groupe Onet est très actif dans nos centres de formation d’apprentis (CFA) en tant que premier recruteur », explique pour sa part Carole Sintès, directrice générale de la ‎Fédération des entreprises de propreté et services associés (FEP, 43 530 entreprises soit 70 % du secteur, 13 Md€ de CA et 500 000 emplois).

« Louis Reinier s’est toujours très impliqué dans le conseil d’administration de la Fédération dont il était membre, comme si en tant que leader national, son entreprise avait une responsabilité et un devoir d’exemplarité vis-à-vis de la profession », suppute-t-elle. « Il disait que ce qui était bon pour la profession l’était pour Onet et inversement. Il considérait qu’en aidant les PME et TPE à grandir, les grandes s’aidaient elles-mêmes ».

 

Une engagement patronal

Quand le patron d’Onet était actif au sein de la FEP, l’organisation professionnelle était d’une relative jeunesse (créée en 1966).

« Louis Reinier, avec Max Massa, a fait partie de ceux qui ont participé à la construction de l’organisation. Pour être reconnue comme une profession à part entière et être un outil efficace au service des entreprises, il fallait structurer le mouvement, avoir une vision sur l’avenir, disposer de centres de formation, mettre sur rails une filière ... Aujourd’hui, nous avons 7 CFA et 1 600 apprentis, une convention nationale, une filière de formation, du CAP au master ».

Par la puissance de feu de son réseau, le groupe Onet a aussi fourni des bataillons de militants à la Fédération : « Les directeurs régionaux du groupe sont dans les conseils d’administration de nos chambres régionales », sourit Carole Sintès. « Cet investissement est primordial pour nous car c’est un soutien opérationnel dans nos territoires ».

 

Denis Gasquet, président du directoire et Elisabeth Coquet-Reinier, à la tête du groupe.

 

La grande œuvre patrimoniale

L’une des pierres essentielles portées par Louis Reinier à l’édifice Onet et non des moindres reste la réorganisation du capital et du mode de gouvernance. « Tout a été mis en place pour qu’il n’y ait aucune rupture dans la gouvernance et préserver la stabilité de l’actionnariat familial », décrypte Gilles Lafon.

« Les représentants de la 3e génération des familles Reinier et Fabre ont pu intégrer directoire et conseil de surveillance tout en ayant un droit de regard sur son management », expliquait alors Élisabeth Coquet-Reinier.

 

En 2007, pour remplacer la famille Fabre, qui veut céder sa participation, les Reinier feront appel au holding FFP (Foncière financière et de participations) de la famille Peugeot pour l’accompagner. Faut-il rappeler que la famille aurait pu choisir de vendre. Elle s’est au contraire endettée pour assurer une continuité.

Récemment, après 10 ans de partenariat (contre 5 initialement programmé), la famille Peugeot, sortante, a été remplacée par la société d'investissement EMZ Partners (11,2 % du capital).

« Maintenir un minoritaire à nos côtés est un choix : plus qu'un investisseur, nous souhaitions un partenaire qui vienne challenger notre vision et notre stratégie de développement », justifiait Élisabeth Coquet-Reinier, indiquant que le choix d’un « actionnaire expérimenté » dans ses métiers devait permettre au groupe de « renforcer les savoir-faire d’ingénierie sur l’ensemble de ses métiers, intégrer les nouvelles technologies pour apporter toujours plus de valeur ajoutée à ses clients et développer la présence d’Onet à l’international ».

L’on comprend donc que pour les Reinier, l’enjeu ne réside pas vraiment dans la fortune (450 M€ en 2017) que comptabilise chaque année Challenges. L’on comprend surtout que le passé nourrit le présent pour lui donner du sens et donc, qu'avec le temps, tout ne s’en va pas …

 

--- Adeline Descamps ---

 

*« Nous perdons un chef d'entreprises patrimoniales emblématique, le dirigeant d'un groupe fondé sur des valeurs humaines immuables, un grand capitaine d'industrie qui a fait rayonner notre territoire à l'international », a réagi Jean-Luc Chauvin, président de la Chambre de commerce et d'industrie Marseille-Provence. Le représentant du Medef et président de l’UPE 13 a salué à son tour : « Nous perdons un grand capitaine d'industrie, un exemple pour tous les chefs d'entreprises de notre territoire ».

 

 

 

Un groupe aux sept métiers

 

 

Connu pour son assise de leadership en France dans le secteur de la propreté, le groupe familial Onet, actuellement dirigé par Denis Gasquet (ex-Veolia), est pourtant actif dans sept métiers, qui ont abondé un chiffre d’affaires de 1,7 Md€ (en croissance de 6,2 %) :

Onet Propreté et Services propose des prestations en propreté, services associés et gestion de déchets. Avec un peu plus de 10 % de part du marché français il est le leader historique de la propreté en France.

Onet Logistique est spécialisé dans la gestion de flux in situ (au cœur des process et des infrastructures de ses clients). Sur ce marché en externalisation  et au potentiel d’environ 2,5 Md€ en France, le groupe se positionne sur des secteurs où la technicité de la logistique constitue une barrière à l’entrée (automobile, aéronautique, hospitalier, etc.)

 Onet Airport Services est spécialisé dans l'assistance aéroportuaire. Il a pour objectif de fluidifier les flux de passagers, de bagages et de marchandises, et de réaliser l'assistance sur piste. L’entreprise est par exemple liée pour 7 ans par un contrat avec Air France-KLM portant sur la gestion des bagages ou le déploiement des passerelles à Orly. Elle est présente sur la plupart des grands aéroports français.

Onet Technologies propose des solutions globales autour du nucléaire. À l'origine créée pour opérer la décontamination nucléaire, la division couvre désormais la totalité du cycle de vie d’une installation (conception, réalisation d’installations jusqu’au démantèlement et traitement des déchets). En 2009, la création d’un joint-venture entre le japonais Mitsubishi Heavy Industries (MHI) et Comex Nucléaire lui a permis d’être certifiée OEA (Opérateur économique agréé) pour travailler en centrale nucléaire jusque dans les zones proches du réacteur.

En septembre dernier, Onet Technologies a inauguré en Normandie son nouveau centre de formation nucléaire d’une capacité de 8 000 stagiaires par an, portant ses écoles à 8 (25 000 stagiaires formés chaque année en France).

         Onet Sécurité assure des prestations en sécurité humaine et électronique, en télésurveillance, en vidéoprotection et en ingénierie.

Onet Accueil propose des services qui vont de l'accueil en entreprise à l'accueil événementiel en passant par l'accompagnement de personnes en situation de handicap  et à mobilité réduite.

À ces six marques viennent s'ajouter Axxis Ressources qui gère l’intérim, le recrutement, la formation et les services à la personne et la dépendance.

 

 

 

 

Á l’international ?

Comme toutes les entreprises de propreté, Onet n’a pas d’emblée la culture à l’international.

« Produire des pièces industrielles à l’autre bout de la terre ne pose pas de problème dans le sens où l’on peut aller vérifier si les machines fonctionnent et si la qualité est bonne. Nous, nos métiers, c’est d’être au quotidien dans le geste et le renouvellement de geste. C’est donc plus compliqué à gérer quand on est 10 000 km. Maintenant on sait le faire car on a appris par l’expérience », justifie Gilles Lafon

« Depuis 5 à 10 ans, c’est un fait nouveau, constate pour sa part Carole Sintès, DG de la FEP, on voit nos grands groupes aller à l’international et fait notable en Europe, les grands groupes français se distinguent par cette stratégie d'expansion. La présence française est en train de progresser singulièrement en Belgique, Italie, Espagne et Europe de l’est ».

Si l’international est une priorité stratégique pour le groupe marseillais, il ne pèse encore que 15 % du chiffre d’affaires (quelque 200 M€). Il s’est implanté dans 6 pays (Luxembourg, Suisse, Espagne, Etats-Unis, Brésil et Bulgarie), notamment via des acquisitions (telles EPM aux Etats-Unis, entreprise dans la prévention, le contrôle et de l'inspection dans le secteur nucléaire ; Seralia en Espagne…) ou des partenariats stratégiques (comme au Brésil où Onet a réalisé sa première opération avec une société de 20 M€, SM21, dont les prestations vont de la maintenance technique des bâtiments à la prévention des risques incendie).