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02.06.2017 - Provence / Afrique

AfricaLink : Prendre l'Afrique par la corne mais pas n'importe comment

Les yeux dans la Grande Bleue. Des entrepreneurs du territoire Marseille-Provence et d'Afrique viennent de créer AfricaLink, une communauté qui prône la réciprocité économique. Faire du business en considérant l'Afrique comme un partenaire à aborder dans un esprit gagnant-gagnant.

 

Prendre l’Afrique par la corne. Car « le temps de l'Afrique viendra », soutenait il y a bien des années le théoricien camerounais du post-colonialisme Achille Mbembe, qui avait complété cette incantation par « j'essaie d'en précipiter l'avènement ».

Prendre l’Afrique par la corne. Mais pas n'importe comment. C’est le pari – l’ambition ? – que portent les 23 membres-fondateurs d’AfricaLink, une communauté d’entrepreneurs de part et d’autres de la Méditerranée, qui revendique son caractère inédit (par le caractère transnational et la réciprocité économique) et qui a au moins le mérite de vouloir aplanir le terrain de jeu en considérant l'Afrique comme un véritable partenaire à aborder à l'aune d’intérêts mutuels.

Une initiative à replacer dans un contexte géopolitique où la Méditerranée redevient centrale entre l’Europe et l’Afrique avec la (ré)activation du concept d’une « verticale » Europe-Méditerranée-Afrique comparable aux initiatives intercontinentales entre les Amériques d’une part, et entre les pays asiatiques d’autre part. Et Marseille, en tant que porte d’entrée et de sortie, rêverait d’accomplir son grand destin : être le centre de gravité de cette grande région intercontinentale.

Nul n’ignore plus désormais que les routes qui mènent à l’Afrique sont largement empruntées voire très encombrées. Et il aura fallu y laisser de nombreuses parts de marché pour que la France, ex grande puissance coloniale à la nostalgie visiblement paresseuse, réagisse au réveil de ce continent, dont les manuels scolaires continuent de relater une autre histoire …

L'Afrique a pourtant un nouveau visage depuis quelques temps, que certaines nouvelles puissances ont reconnu en investissant largement (cf.plus bas).

 

Nouveau départ politique

Lors de la première édition des Rencontres Africa 2016

 

Et Paris dans tout cela ? La France a des « convictions fortes » ! Le pays veut s’imposer comme le hub incontournable pour l’Afrique et compte s'appuyer sur le tissu entrepreneurial pour le faire.

C’est en tout cas ce qui s’analyse à la lecture des mouvements de la diplomatie française des années de l'ère Fabius aux Affaires étrangères. Avec l'incantation d'un nouveau départ politique entre la France et le continent, illustré par le concept « AfricaFrance » (comme pour mettre à la poubelle la « Francafrique » et ses travers souvent conspués) ainsi que par quelques actions qui ont fait date.

Parmi celles-ci, un rapport cosigné par l'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine et l'économiste franco-béninois (ex-Premier ministre du Bénin) Lionel Zinsou (« Un partenariat pour l'avenir : 15 propositions pour une nouvelle dynamique économique entre l'Afrique et la France »), la création d’une fondation franco-africaine et publique-privée AfricaFrance ou encore d’un nouveau fonds d'investissement pour l'Afrique, porté par la Bpifrance, avec « l'engagement de la France à hauteur de 1 Md€ pour les nouvelles technologies et la transition énergétique en Afrique  ».

Enfin, la première édition des Rencontres Africa 2016, plus importante manifestation économique sur l'Afrique jamais organisée en France, s’est tenue à Paris en septembre 2016. Mieux, lors du sommet Afrique-France les 13 et 14 janvier derniers, Bpifrance et AfricInvest ont lancé un fonds d’investissement franco-africain de 77 M€ en faveur des PME innovantes africaines et françaises.

Et c’est sans doute encore plus vrai avec l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, qui déclarait dans une interview accordée au quotidien Le Monde, le 23 avril : « Je veux établir un partenariat ambitieux entre la France, l'Europe, la Méditerranée et l'Afrique qui renforce nos intérêts mutuels dans tous les domaines : climat, commerce, emploi, innovation, mais aussi sécurité et stabilité. Ce partenariat s'appuiera sur les forces vives africaines et françaises : intellectuels, ONG, diasporas de France et d'Afrique, entreprises ».

 

Arrimer l'Afrique et l'Europe et redonner à la Méditerranée sa centralité

Frédéric Ronal, vice-président de la CCI Marseille-Provence en charge des questions internationales. ©jonniaux

 

Aujourd’hui, on parle désormais de « croissance partagée », de relations « plus équilibrées » et « créatrices de valeur ». Voire que « l’Afrique est l’avenir de la France ».

« Nous sommes en face des pays de la Méditerranée et de l’Afrique. La géographie est une carte maîtresse pour ce territoire. Qui mieux que nous peut parler avec l’Afrique, quand une partie de notre population en est originaire et quand culturellement et historiquement, on a toujours été en lien avec le continent. On est convaincu que le lien avec l’Afrique passera par les hommes et notamment les entrepreneurs. Marseille n’a jamais été aussi forte que lorsqu’elle commerçait avec l’Afrique. Nous voulons contribuer à redevenir porte d’entrée du sud de l’Europe ».

Frédéric Ronal, vice-président de la CCI Marseille-Provence en charge des questions internationales, a trouvé le support approprié pour lancer AfricaLink : la manifestation organisée au Palais de la bourse à Marseille par le Medef International, Euromed Capital, Bpifrance et KPMG sur le thème : « Osez l’entreprise ! » (cf. Les 11 risques à connaître avant d'oser l'Afrique), qui a visiblement suscité de l’intérêt (145 personnes pour une salle qui n’en peut contenir que 100).

Un énième club ou réseau dans un paysage qui en compte déjà beaucoup ? « Non, un modèle original de hub économique qui transcende les schémas traditionnels : on ne parle pas de relations Nord-Sud, Sud-Nord, Sud-Sud ou Nord-Nord. Cela pourra être tout cela à la fois », réfute l’ex-président du Comité des banques des Bouches-du-Rhône.

« AfricaLink sera le lien entre le monde entrepreneurial d’ici et de là-bas. Il s’agit d’une communauté créée et pilotée par des entrepreneurs de part et d'autres (la CCIMP n’assurera d’ailleurs que le secrétariat général pour se cantonner à un rôle de greffier, ndlr). Un club est étroit, un réseau est impersonnel. C’est facile à dire mais cela n’a jamais été fait jusqu’à présent car faire vivre une communauté géographiquement éloignée sur des valeurs communes est compliqué. On pense néanmoins que ce projet a du sens. Dès que vous mettez des entrepreneurs ensemble, ils voient très vite ce qu’ils peuvent faire ensemble ».

 

Un vivier possible de 300 entreprises

AfricaLink a été lancée le 26 juin à l'occasion de la manifestation organisée au Palais de la bourse à Marseille par le Medef International, Euromed Capital, Bpifrance et KPMG sur le thème : « Osez l’entreprise ! » ©jonniaux

 

La « communauté » n’en restera pas moins fermée puisqu’elle fonctionnera sur le mode de la cooptation « pour garantir un lien de confiance entre les membres ». Mais elle s’appuiera sur des partenaires, dont Hub Africa, groupement d’employeurs « très dynamique » en Afrique subsaharienne, dont le président était présent lors du lancement. « L’idée étant de trouver des leviers pour aller plus vite dans le rapprochement ».

A en juger par les fichiers de la CCI Marseille Provence, elle pourrait compter sur un potentiel d’au moins 300 entreprises. La Chambre a identifié 158 entreprises ayant un actionnariat, même minoritaire, issu d'un pays africain, et 128 entreprises locales ayant une filiale en Afrique. Soit 302 filiales, dont 46 pour la seule CMA CGM !

Les 23 membres-fondateurs se sont réunis le 29 juin au Palais de la bourse pour établir les fonts baptismaux de cette organisation, qui va se répartir sur une trentaine de pays mais avec pour cibles prioritaires, les pays du Maghreb, le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Et pour guidelines : ne pas imposer un projet « prêt-à-porter ». L’organisation d’AfricaLink (actions, outils, moyens) devrait être figée d’ici la fin de l’année. Quelques questions devront aussi trouver une réponse (degré d’ouverture … au Nord, au-delà du territoire provençal par exemple).

Mais d’ores et déjà sont planifiées des actions, et notamment la participation aux Rencontres Africa, à Abidjan, du 2 au 6 octobre 2017.

 

Une conviction

Au-delà, ils ont tous une conviction : « On s’inscrit dans cet afro-optimisme qui vacille de temps en temps mais qui est une réalité : notre avenir est partagé avec l’Afrique, pas seulement celui de Marseille et de son hinterland mais de la France et de l’Europe. Et si on ne le promeut pas, on fait une erreur stratégique fondamentale. J’ai rejoint cette initiative pour sa vision globale et son action  basée sur l’humain. Nous ne sommes pas des exportateurs mais des entrepreneurs qui échangeons, à l’international et plus particulièrement en Afrique », défend Yves Delafon, certes président du GEPA mais surtout investisseur dans des entreprises, qui emploient en cumulé en Afrique entre 600 à 700 personnes.

« C’est un fait. Tous les économistes ont fait la démonstration qu’il fallait absolument s’intéresser à l’Afrique. Mobiliser cette énergie qui va permettre de créer des liens encore plus étroits avec le continent est donc une nécessité. La place qu’occupe Marseille nous oblige à jouer ce rôle d’interlocuteur naturel qui n’aurait jamais dû cesser d’être », ajoute Laurent Cohen, certes vice-président de l’UPE 13 mais surtout dirigeant de Corania, une entreprise créée par son grand-père dans les fragances.

« On s’est rencontré avec Somexport (entreprise marseillaise dans le négoce de produits alimentaires créée par Robert Petitjean, née en Afrique, et présent dans une vingtaine de pays africains, ndlr) il y a un mois et on est déjà en train de faire du business ensemble. Nous, les petites entreprises, on a besoin de ces lieux de rencontres, car on n’a pas les moyens de faire de grandes prospections. On gagne ainsi du temps », explique François-Xavier d’Ornellas, dirigeant de classM, spécialisé dans l’accompagnement des entreprises en Afrique.

L’entrepreneur a commencé sa carrière en vivant deux ans dans une favela brésilienne pour une ONG, avant de rejoindre Sodexo en France et au Brésil, puis chez CIS, la société marseillaise de catering. L’homme, qui défend l’idée selon laquelle « plus une entreprise est intégrée dans son milieu, mieux elle va réussir », a une approche peu commune basée sur le partage de la valeur créée : faire converger les intérêts des groupes qui s’implantent en Afrique et ceux des populations locales riveraines. La RSE revue et corrigée.

 

L’Afrique, une partie des solutions de l’Europe et donc de la France ?

Le port d'Alger et cette étrange similitude que Albert Camus avait si bien restrancrite.

 

Tout a été écrit et dit ou presque sur la proximité géographique et culturelle, la complémentarité des économies de l'Afrique et de l'Europe, et sur ce qu’elles pourraient s’apporter mutuellement pour relever les multiples enjeux socio-politico-économiques communs.

C’est la leçon d’économie que les observateurs avisés de l’Afrique veulent retenir de la dynamique d’un ensemble abonné aux croissances à deux chiffres, de l’émergence d’une nouvelle classe entrepreneuriale, demandeuse de partenariats avec le monde entier et dans tous les secteurs.

C’est la leçon de politique générale que les uns et les autres veulent retenir de l’arrivée au pouvoir en France d'une nouvelle génération, née des années après la colonisation, qui mettrait la « Francafrique » sous respiration artificielle. Un vrai « virage africain », c’est ce qu’attendent les investisseurs.

Quoi qu’il en soit, les initiatives se multiplient ici et là pour reprendre langue avec l’Afrique, mais selon une approche gagnant-gagnant. À l’image d’AfricaLink.

L’essentiel, exhortait Éric Elkaim, le patron de la start-up Alert Gazoil (cf. AlertGasoil : L'outil de tracking des réservoirs) à l’occasion du débat «Osez l’Afrique », est de garder à l’esprit que la transformation de l’Afrique sera numérique et que, sur certaines technologies, « c’est l’Afrique qui montre la voie à l’Europe ».

 

Adeline Descamps

 

   Aix-Marseille Provence, la géographie favorable ?

 

AfricaLink « voudrait embarquer dans son aventure des forces économiques de ce territoire » de façon à accélérer sa visibilité sur le continent africain : « On a de grandes infrastructures, un grand port sur la Méditerranée, un aéroport, des filières performantes, des grandes écoles comme Kedge BS, qui y ont des relais », explique Frédéric Ronal.

La réalité du territoire est plus âpre. Les pays africains sont rares parmi les 15 premiers pays vers lequel le territoire exporte (l’Algérie et la Tunisie, respectivement aux 5 et 8e rang). L’Algérie, le Nigeria, et la Lybie s’affichent parmi des partenaires privilégiés mais exclusivement liés aux trafics d’hydrocarbures. En 2016, le volume des produits exportés a atteint un peu plus de 1,828 Md€ (5,05 Md€ pour les importations). Soit 65,9 % et 72,4 % du total régional.

Sur les 103 destinations directes proposées au départ de l'aéroport Marseille-Provence, une vingtaine regardent l’Afrique, mais seulement 4 pays sont desservis (Algérie, Tunisie, Maroc et Sénégal) par 9 compagnies. À décembre 2016, le cumul des passagers atteignaient un peu plus de 1,5 million de passagers (sur 4,20 millions enregistrés à l’international) mais 1,469 million sur la seule Afrique du Nord. Les trafics étaient en recul de 3,3 %. Sur les 5 premiers mois de l’année (606 444 passagers transportés vers le Maghreb), les trafics étaient toutefois de nouveau repartis à la hausse de 6,5 %.

Quant au port, selon une étude (octobre 2016), réalisée par l’UMF, la Méditerranée représente 30 % des trafics pour le GPMM (92 % sur les quais de Marseille Est et 15 % à Fos), les bassins-Est étant orientés sur les trafics des trois pays du Maghreb et particulièrement sur l’Algérie, alors que Fos, davantage sur les trafics de et vers le Proche- Orient (Turquie, Israël et Égypte).

Le déséquilibre entre les entrées et sorties des conteneurs pleins est un problème récurrent : l’Algérie n’est qu’importatrice, ce qui conduit à un très grand nombre de conteneurs vides à rapatrier. Le trafic est tout aussi déséquilibré avec le Maroc au détriment de Fos. Les trafics tunisiens et égyptiens sont relativement équilibrés.

Les ports français du Sud, et notamment Marseille, ont néanmoins une place dominante sur les lignes d’Algérie (conteneurs) et de Tunisie (rouliers). Ils sont bien desservis par des lignes hebdomadaires notamment sur le Maghreb et la Turquie. Mais le Maroc est relié quotidiennement avec les ports du Havre et de Dunkerque deux fois plus fréquemment car le marché est aujourd’hui au Nord de l’Europe.

Kedge Business School dispose d’un campus à Dakar depuis 2008 et manifeste ouvertement vouloir rôle de tout premier plan sur la nouvelle Route de la soie que représente l’axe Chine-Afrique. Les écoles françaises, notamment en raison d’une langue commune, ont à rôle à jouer dans les compétences de haut niveau dont l’Afrique a besoin pour éviter que la valeur ajoutée soit captée par d’autres. Certaines l’ont compris.

ag

 

 

Les géants asiatiques, en investisseurs puissants

Les échanges de la Chine avec le continent ont atteint 200 milliards de dollars (178 Md€), soit plus que le PIB cumulé des 30 plus petits pays africains. Le géant asiatique, tout comme les États-Unis, y sont désormais défiés par l’Inde (cinquième plus gros investisseur en Afrique).

Les deux premières puissances asiatiques, ayant saisi l’immensité du continent de 33 millions de m2, ont investi puissamment dans la construction de lourdes infrastructures (ports, voies ferrées, routes…). Les plus incroyables d’entre elles restent la Route de la soie lancée en 2013 par le président chinois, Xi Jinping (One Belt One Road -OBOR) à l’initiative de la Chine. Depuis Wuhan, dans le centre de la Chine, des trains de marchandises parcourent plus de 11 000 kilomètres en 17 jours et relient une quinzaine de villes du Vieux-Continent. Cette initiative a été relayée depuis par celle conjointe de l’Inde et du Japon (Asia-Africa Growth Corridor, Route de la croissance Asie-Afrique).

La Banque indienne d’import-export a récemment ouvert une ligne de crédit de 81 M$ au Rwanda et financé des incubateurs dans le domaine des nouvelles technologies au Kenya, et dépensé pour près de 400 M$ dans la construction de voies ferrées. Tandis que Pékin a inauguré en mai la ligne Mombasa-Nairobi, qui aura coûté au total 3,16 Md$.